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Ma non Topor

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(collage et gouaches sur billot de bois, par Mr Rêve)

Derrière ce jeu de mot un peu foireux – car on aura jamais assez de Topor-, l’intention de cette page est de partager mes impressions et réflexions sur l’univers de Roland (permettez que je l’appelle par son prénom). Je m’y intéresse depuis plus de 15 ans et je n’en perçois toujours pas les contours (est-ce possible ?). C’est aussi ce que j’aime, en découvrir « ad vitam ». Car il serait prétentieux de prétendre tout connaitre de son œuvre (avec un grand o).

Ce que l’on ne peut pas m’enlever, c’est l’intimité que je développe avec lui. Oh, je ne l’ai jamais rencontré ni aucuns de ses proches. Pourtant, il me semble le connaitre un peu plus chaque fois que je découvre ses romans, ses nouvelles, ses illustrations, ses peintures, ses dessins de presse, ses dessins, ses films d’animations, ses pièces de théâtre, ses chansons, ses affiches, ses rôles, ses adaptations… Je ne m’en lasse pas. Mais plus j’en découvre, plus la compréhension de ses intentions et leitmotivs s’éloignent. Plus j’essaie de cerner l’artiste (avec un grand a) et plus je m’égare…

Ce que j’ai compris au fil du temps, c’est que Roland est une bête humaine, qui agit selon son instinct, ses envies, ses non-envies, ses désirs, ses dégouts. Lui-même n’a jamais su (voulu ?) se définir et c’est en cela qu’il est grand. Au-delà de sa « poly-pratique » artistique reconnue, je suis sûr qu’il ne savait pas ce qu’il allait faire, ni de quelle manière, au moment de le faire. Même s’il répondait aux commandes, il n’a jamais eu de plan de carrière et se laissait guider par l’instant, plus que par l’instinct.

Roland est une bête de somme. Pour lui, rêver c’est travailler. Le rire physique de Roland est de notoriété. Il écrase tout. Faisant écho au vide intersidéral qui nous habite. Son humour est froid, brulant, distancié, touchant, décalé, très sensé… Suscitant des fous rires salvateurs et paniques. La panique justement, qu’ils ont transformée en manifeste, est le moteur de toute création. Ce qui nous pousse à trouver du sens là où il n’y en a pas. Et Roland l’a très bien compris. Il est sans aucun doute l’artiste le plus lucide sur cette question, considérant les Arts et la poésie comme seuls rempart à l’insupportable finalité de l’existence. Le rire et l’amour des plaisirs charnels comme seules résistances. C’est pourquoi il est essentiel.

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Burlesque

On emploi souvent le terme « surréaliste » pour qualifier l’univers de Roland Topor. C’est une erreur. Derrière un aspect surréel, Topor ne fait que se confronter -et nous confronter – à la réalité de la condition humaine… Burlesque conviendrait mieux. En littérature, le Burlesque se caractérise par l’emploi de termes comiques, familiers ou vulgaires pour traiter de sujets nobles et sérieux. Selon une définition plus moderne : « le burlesque est un comique physique, violent qui emploie notamment le coup, la chute, la tâche, la glissade, la collision… Des qualificatifs qui lui siéent parfaitement.

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Panique

On le sait, Roland et ses amis Arrabal et Jodorowsky ont créés le faux mouvement Panique (qui a failli s’appeler Burlesque !) en réaction à leur rencontre avec leur idole André Breton, devenu un odieux gardien du temple rétrograde et réactionnaire. Ce qu’il a fait de ce mouvement d’avant-garde, (dénigrant les arts populaires tels que la bande dessinée, la musique rock ou le cinéma de genre) ne leur a suscité que du mépris. «  Avec Arrabal, on n’aimait que des choses que les autres trouvaient sans intérêt, certains polars de Série Noire, par exemple. C’était assez honteux de dire qu’on aimait cela à l’époque. On aimait les machines à sous, le yé-yé. Arrabal adorait le yé-yé. […] J’aimais la chanson populaire. Panique, c’était en réaction contre le côté exaspérant du Surréalisme, des procès, de la légitimité de la parole. […] Le mouvement “Panique” n’avait aucune réalité. Mais ça paraissait bien d’en avoir une par rapport aux institutions, aux acheteurs. Un groupe, ça devient historique. Il est bon d’être historique et national. Alors on s’est dit, on va faire semblant » (source).

Traumatisé par l’occupation nazie et son exode en Savoie lorsqu’il était enfant (« je n’avais pas cinq ans que j’avais déjà toutes les polices de France à mes trousses »), Roland a conservé cette peur viscérale de la mort (« Je n’avais qu’un seul souci, celui de rester en vie »). Elle transparait en filigrane dans ces créations et motive cette fuite en avant dans l’hédonisme et l’épicurisme.

La panique chez Roland s’inscrit dans un double mouvement. Sur le principe des vases communicants, il exhale sa panique dans ses créations et génère en réaction ce même sentiment chez ses admirateurs. Car les peurs archaïques qui l’animent sont également les nôtres. C’est pourquoi il dérange autant qu’il fascine.

S’il l’est parfois avec ses personnages, Roland n’est pas un sadique avec son public. Ce n’est pas pour assouvir une intention perverse qu’il créé ses images dérangeantes, mais parce qu’il n’a pas d’autre échappatoire à ses angoisses. Il se moque de savoir comment seront reçues ses productions [même si, comme beaucoup, il cherche à être apprécié pour son Art] et respect le libre-arbitre de chacun. Et rien ne nous oblige à nous y confronter, si ce n’est l’ « attraction-rejet » qu’elles suscitent. Plonger dans son œuvre n’est pas sans conséquences. On sait ce qu’on y perd (des illusions, de la tranquillité…), surtout ce qu’on y gagne (de la lucidité, de la mise à distance, du rire…).

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Réalité

A la différence de son ami de collège Boris Cyrulnik, Roland n’est pas un thérapeute. Tous deux ont vécu les mêmes drames durant leur enfance mais ne l’ont pas encaissé de la même manière. Boris développe  le concept de Résilience, comme un pied de nez optimiste aux traumatismes de l’enfance. Roland lui, a passé sa vie à s’y confronter. Non par masochisme (bien que ce soit une thématique récurrente chez lui, voire le titre de son premier ouvrage), mais pour mieux les exorciser. Bien qu’il accorde une importance essentielle au rêve comme vivier inépuisable d’idées créatives, Roland s’intéresse peu à l’inconscient et toute la symbolique psychanalytique. Son champ d’action (de réaction plutôt) est le principe de Réalité.

Roland vit dans notre monde. Pourtant, il ne le perçoit pas comme nous. Il saisit des détails, des éléments pour nous insignifiants, qui en disent long sur la vacuité de nos existences. Il restera cet impitoyable révélateur de nos travers et veuleries, de l’absurdité de nos petites vies, centrée sur nos petites préoccupations matérielles.

A l’extrême opposé [qui ont cette fameuse tendance à s’attirer] de son camarade panique Alejandro Jodorowsky -qui face au principe de réalité pratique le « pas de côté », en explorant les territoires de l’ésotérisme, la science-fiction ou la psychomagie-  Topor lui, a un rapport frontal au réel, dans ce qu’il a de plus impitoyable, de plus violent. Ça se vérifie dans son œuvre picturale, plus encore dans ses écrits. Quand Jodorowsky contourne le mur de la réalité pour en cerner les limites, Topor tape dedans pour en ressortir toute la bêtise grouillante…

Cette confrontation au réel passe inévitablement par le corps, les corps, l’anatomie, les organes, les viscères, les sécrétions…. Soit tous ces éléments biologiques qui permettent d’interagir avec le monde extérieur, mais également au monde extérieur de modifier l’équilibre de l’organisme, souvent de manière intrusive.  Roland s’attarde également sur les agressions psychologiques du Réel : angoisses de morcellement, sentiments de dislocation, d’intrusion, perte de contrôle, troubles identitaires, de genre…

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Matière

Preuve s’il en est que l’univers de Roland ne permet aucune catégorisation. En prêtant attention à ses productions, on peut légitimement affirmer que Roland (mal)traite le corps par le biais de l’image, quand la psyché l’est sur le terrain de l’écriture. C’est un fait, le dessin est quelque chose de physique (le crayon salit et le papier coupe), qui permet une représentation du monde physique (voire les dessins d’observation d’après modèles). Là où l’écriture favorise l’introspection et convient bien mieux pour rendre compte du fil de la pensée, des dérives de la psyché.

Le motif essentiel de ses Dessins Paniques est le corps humains, représenté dans son ensemble ou par les détails. Dans nombre de ses romans ou nouvelles (le locataire chimérique, L’ambiguë, Journal in Time…), il nous expose au psychisme plutôt perturbé de ses personnages (qui sont souvent les narrateurs, parfois lui-même). Et bien que cela se vérifie, on ne peut réduire les choses à ça, au risque de passer à côté de beaucoup. Les nombreux contre-exemples nous incitent à jeter cette catégorisation avec l’eau du bain :

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Ce dessin des trois gusses péchant dans un « crâne-mare » est une pure image mentale. Elle évoque bien plus les errances de la pensée que les turpitudes du corps humain. Ces pêcheurs vont-ils à la pêche aux neurones ? Aux idées ? Le bonhomme est-il Roland ? Que cherche-t-il au fond de son cerveau ? Que va-t-il y trouver ? Libre à chacun d’interpréter…

« Encore heureux que la plante des pieds et des mains, les coudes et les genoux soient dépourvus de poils.

Ce ne serait pas drôle de découvrir par hasard un long poil blanc d’entre mes lèvres. Je tire, il résiste. Au toucher, il paraît aussi robuste qu’un crin de cheval. Je m’approche tout contre le miroir et constate en retroussant les babines qu’il pousse sur l’incisive. J’assure ma  prise et l’arrache d’un coup sec. Une onde de douleur me transperce comme s’il s’agissait non d’un poil, mais d’un nerf implanté dans le cœur. » (Jachère-Party, p 42-43)

La force d’évocation de cet extrait est indéniable. On ressent la douleur décrite plus encore que si elle nous était montrée.

Dans le fond, même si elles entretiennent un rapport de dualité et entrent souvent en conflit, matière organique et matière grise  ne font qu’un chez Roland. Je dirais même plus, pour lui qui ne dresse aucune hiérarchie entre les composantes de l’être humain, la psyché est un organe comme un autre, tout aussi important que l’orteil ou la vésicule biliaire.

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Roland 

« J’aurais aimé être capable de prendre en sténo les visages et les lieux entrevus au cours de ma brève excursion terrestre. Mais à quoi bon ? Le dessin-sténo a été avantageusement remplacé par l’appareil photo, la caméra de vidéo ou de cinéma. D’ailleurs mon souci principal n’a jamais été de représenter le monde, mais plutôt de l’imaginer autrement, de me foutre de sa sale gueule, de lui faire un bras d’honneur, de me venger.

La réalité ne me traite pas plus amicalement que mon espèce, il ne faut pas compter sur moi pour l’embellir. Je me contrefiche de figurer à mon tour sur les pages tombales des livres d’art, emballés en cadeaux de Noël.

En revanche, si je parvenais à me rendre l’existence moins oppressante, si quelques heures de récréation réussissaient à me distraire de la corvée de l’agonie, ce ne serait déjà pas si mal. 

Pourtant, à force de dessiner par nécessité, je risquais l’écœurement.

J’écrivais pour sauvegarder mon plaisir de dessiner.

Et aussi pour me tailler en jouant avec les mots un territoire gratuit, sans dieu ni mort, dépourvu de morale et de gravité.

Un aire de jeux hors des lois du monde.

Le talent que j’ai eu, qui me reste, que l’on me reconnaît, ne m’importe ni plus ni moins que le renouvellement de leur carte de séjour ne préoccupe mes amis étrangers. Il incarne une formalité tracassière et dérisoire, inventée pour brimer les déplacés.

Et puis ces questions devraient cesser de m’importuner.

Puisque je suis en jachère, elles ne me concernent plus. »

(in Jachère-Party, p 46-47) 

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S’il se met très rarement en scène dans ses dessins, Roland a souvent le premier rôle de ses écrits. Mémoires d’un vieux con, journal in Time, Jachère-Party… Roland prend la première personne dans ses récits où fiction et réalité s’entremêlent de telle manière qu’on ne peut distinguer le faux du vrai. Mais de toute façon, l’écriture sera toujours fausse, approximative et inexacte. L’autobiographie est une vue de l’esprit, de l’auteur, mais aussi des lecteurs. Partant de ce postulat, les récits autobio de Roland sont authentiquement faux, donc on-ne-peut-plus justes.

A la lecture du Journal in Time, on a l’impression que Roland est plus cruel avec lui-même qu’il ne l’est avec ses semblables. Il ne s’épargne pas et ne se montre pas à son avantage, alors qu’il en avait la possibilité. C’est dire s’il ne triche pas ! Il est moins « squizophénique » et semble mieux assumer sa personnalité, jouant de son statut d’artiste incompris à forte notoriété pour se moquer de ses fans et des marchands d’art qui spéculent sur ses œuvres. Car en tant qu’ « Homme Elégant », il « préfère une tache de sauce sur sa veste qu’une décoration ». L’intimité que Roland partage n’est ni impudique, ni nombriliste : « Quand l’Homme Elégant montre son nombril, c’est uniquement la faute de sa chemise ».

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Autoportrait, 1976

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Quand un prof de français a bon goût et organise tout un programme sur Roland pour ses élèves de terminal… Les chanceux ! Document improbable de 1980 déniché par Mr Rêve.

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Boucherie

Que ce soit en gros, demi-gros ou à la pièce, Roland aime débiter les corps. A ce jeu du démembrement et du désossage, on distingue nettement deux types d’images. Il y a d’un côté ces « images mentales » qui évoquent une idée ou un concept. Elles font écho à des angoisses profondes. Et de l’autre les « images physiques », qui représentent très clairement les limites du corps humain. Elles suscitent l’horreur et l’effroi.

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Dans le premier type d’images, les corps sont découpés net, les membres taillés comme des rondins de bois, parfois effacés avec une gomme. On y trouve aucune trace de la chair ou de sang. Dans le deuxième type, Roland y va franchement dans le gore. Les corps sont déchiquetés, arrachés, éviscérés… Le sang et les matières fécales coulent à foison.  Il était tout désigné pour illustrer la collection Gore des éditions fleuve noir. Si ces images sont très souvent allégoriques, elles possèdent une dimension clairement cathartique.

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Dans sa « cuisine cannibale », l’homme devient un animal comme les autres, fait de chair et d’abats qui se préparent à toutes les sauces. Pour le philosophe Roland, l’Homme est une viande pour l’Homme. « L’homme est assez difficile à conduire à l’abattoir car il est capricieux et peu intelligent ».

Pour rester dans la thématique, on ne s’étonnera pas de voir Roland collaborer avec Francois Hadji-Lazaro, membre fondateur des Garçons Bouchers et de Boucherie Production, dans François détexte Topor. Chansons que l’on retrouve dans le Topor Pavé.

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Absurde

Roland est un maitre de l’absurde. Selon le petit Robert, cet adjectif définit « ce qui est contraire à la raison, au bon sens, à la logique ». En effet, détestant le raisonnable et le bon sens commun, il trace sa route contre toute logique connue. Et pourtant, son univers en est pleinement pourvu, de logique…

L’absurde de Roland se situe aux abords du surréalisme à la belge, de la pataphysique et du non-sens à l’anglo-saxonne. Avec une bonne dose d’humour froid des pays de l’Est. Ses points cardinaux sont René Magritte, Alfred Jarry, Gogol et Lewis Caroll.

Il aime à mettre ce grain de sable qui fera insidieusement basculer l’ambiance du normal à l’anormal. Les décalages viennent autant des attitudes des personnages, de l’environnement dans lequel ils évoluent que des interactions entre eux. Ces sujets, environnements et interactions sont multiples et infinies : les corps dans l’environnement extérieur, les organes dans l’environnement corporel, des traits de personnalités dans l’environnement psychique…

Dans une séquence du Journal in time, des personnes agissent normalement face à une situation qui ne l’est pas (Roland est invité à un repas de famille perturbé par la présence d’un tigre dans le séjour. Ils font toutefois comme si la bête n’était pas là). Dans Joko fête son anniversaire, les personnages se comportent étrangement (ils se montent les uns sur les autres !) dans un environnement banal (la ville, les rues…). Dans Le locataire chimérique, le protagoniste agit et réagit bizarrement (comme s’il était persécuté) dans un environnement étrange (ses voisins ont tous l’air d’être contre lui). Bref, chez Roland, rare sont les personnages se comportant normalement dans un environnement normal. C’est incompatible avec son dégoût de la normalité.

Interactions décalées entre l’intérieur et l’extérieur, entre le corps et l’esprit, entre les diverses partie de l’anatomie, entre les différentes faces d’une personnalité (dans le Locataire, le protagoniste est-il un homme qui se croit femme, ou une femme qui se croit homme ?). Une main à la place du pied, une énorme oreille, un petit visage sur une grosse tête, un homme à trois jambes, des doigts vivants… Les décalages absurdes de Roland ont toujours un sens caché, parfois accessible, d’autre fois abscond. Mais jamais gratuit. Même si on ne le comprend pas, on devine qu’il y a quelque chose derrière l’image. Tel un cochon cherchant la truffe, il nous faut gratter pour le trouver.

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Pornographie

L’œuvre de Roland parait mortifère, alors qu’elle n’est qu’expulsion de vie. La sexualité est présente. Normal puisse que Plaisirs et Chair sont les deux mamelles (« la plus belle paire de seins du monde » !) de son corpus artistique. Roland n’a pas peur de la pornographie, mais s’il en use, ce n’est pas pour satisfaire de quelconques pulsions libidineuses (il n’est pas putassier et ne s’abaisse pas flatter les bas instincts de son public). Plus surement pour  bousculer notre rapport au corps (déformation, intrusion, soumission …) et nous tourner en ridicule, renvoyant l’acte sexuel à ce qu’il est : une pratique primitive et animale.

Décrites ou dessinées, ses scènes de sexes n’ont rien d’excitantes (à la différences de celles de ses camarades Siné, Tetsu ou Wolinski). Elles sont bien souvent réduites à un acte froid et mécanique. A croire que pour lui, l’image porno est aussi fausse que l’image publicitaire, faisant la promesse d’un plaisir qui ne sera jamais aussi vrai et intense que l’annonce voudrait nous le faire croire. Vouloir susciter du désir en représentant l’acte sexuel est une tromperie. C’est peut-être pourquoi ces images sont rares car, dans le fond, elles lui apparaissent insignifiantes.

Toutefois, Roland n’est pas insensible à l’érotisme. Il a bossé pour la revue LUI (illustrant des chroniques gastronomiques) et a créé le livre-jeu érotique Le jeu des seins (faites des paires). Il pratiquait aussi le détournement d’images pornographiques. Partant d’un matériau brut et explicite, il recherchait des formes et des figures qu’il soulignait au feutre ou au pinceau, créant ainsi de nouveaux motifs. Cette pratique en dit long sur le respect qu’il peut avoir pour ce type d’images, les considérant comme des déchets qui peuvent être réutilisés et transformés en quelque chose de beau.

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Trois fois rien – Petra Mrzyk & Jean-François Moriceau (Les Requins Marteaux, 2006)

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Trois fois rien de Petra Mrzyk et Jean-François Moriceau, ouvrage composé uniquement de dessins sans aucuns textes, corrobore une idée que beaucoup ne partagent pas : lire du dessin n’est pas si simple qu’il n’y parait et demande un certain apprentissage. Un ensemble d’images ne fonctionne pas comme un ensemble de mots. Si dans un texte chaque mot n’a d’utilité que si on le relit aux autres – il en est de même pour une planche de bande dessinée, chaque case n’ayant de sens qu’en la resituant dans la temporalité de celles qui les entourent – le recueil de dessins lui, nécessite une autre approche. Le travail de Mrzyk et Moriceau nous confronte à cela.

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Nous devons lire chacun de leurs dessins indépendamment des autres, tout en les reliant, non pas aux seuls précédents et suivants, mais à un ensemble plus vaste. Un réseau de signifiants se dévoile au fil de la lecture et des thématiques apparaissent, des effets de matières se répondent, des figures se font échos… Flammes, poils, végétaux… solides, liquides… visages, morceaux d’anatomie, transformations corporelles… notre rapport à la sexualité, la nourriture, le temps, la mort… sans oublier les figures mythiques modernes (le Bibendum Michelin, Mickael Myers, Ernest & Bart, Yoda…). L’air de rien, les auteurs dressent un sacré panorama de nos vices et obsessions. Un univers que n’aurait renié un Roland Topor.

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L’espace de la feuille, ouvrant sur deux dimensions, s’en trouve ici illimité, avec cette profondeur de champ que créé ce noir et blanc strict. Les auteurs se jouent du cadre, décalant un dessin dans un coin de page, au point de laisser les trois quart de la feuille blanche. A l’inverse, ils n’hésitent pas à surcharger l’espace de compositions qui flirtent avec le cadavre exquis. Contraste entre ses formes simples, aux traits vifs et un travail méticuleux sur les textures (dentelles, textiles, plumages…). Contraste aussi entre dessins à l’humour absurde (voir ces formes rondes changées en carrés) ou salace (avec ces mains qui courent après des nichons ou des doigts après des nez…) et concepts philosophiques (ne sommes nous pas tous des cadres sans images ?)

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Poussant leur collaboration plus loin encore que Dupuy et Berberian ou Ruppert et Mulot, il est quasiment impossible de savoir qui fait quoi. Bien malins ceux qui les distingueraient. Entre cadavres exquis et écriture automatique, les auteurs jonglent avec les styles, les genres et les focales sans jamais perdre en cohérence, tant ils vont au bout de leur démarche à chaque fois. Trois fois rien est une expérience de lecture unique et brillante. 

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Les nouveaux Mystères – Jake Raynal (Audie, 2015)

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Je lis Jake Raynal depuis ses débuts dans Psikopat et Fluide, soit depuis une bonne vingtaine d’années. J’ai de suite apprécié son graphisme hyperréaliste et contrasté, plutôt éloigné du style humoristique des périodiques d’ « Umour et Bandessinées » sus-cités. Maître incontesté du noir et blanc stricte, le passage à la couleur n’enlève rien à la puissance de ses compositions. Il est aussi le scénariste du strip « Francis le blaireau » avec Claire Bouilhac aux dessins, un summum de l’humour noir et sans concessions. Attiré par les mystères de notre monde, qu’il scrute de son regard acéré pour mieux en souligner les absurdités (Combustion spontanée, Esprit frappeur…), Raynal compile dans cet album des dossiers récemment pré-publiés et nous offre d’autres inédits.

Lors d’un échange/dédicace, il m’explique qu’il est arrivé dans l’équipe de Fluide tel un ovni. Ses influences au sein de la rédaction se limitent à Goossens et Foerster (et bien entendu Maître Gotlib), avouant peu connaître les autres. Son back-ground lui vient des auteurs anglo-saxons, Kirby, Miller, Campbell et surtout Mignola, entre autres. Sans oublier les argentins et les italiens… Il dessine essentiellement d’après photos d’archives, ce qui lui demande un vrai travail de documentation. Et cela se ressent dans son traitement réaliste et hyper précis, qui apporte un contre point sérieux à une approche pour le moins loufoques. Cet humour froid et distancié sied à merveille pour dénoncer et dédramatiser les dérives de notre temps : hystéries collectives, théories du complot, effets de la mondialisation…

Les thèmes et théories scientifiques, économiques ou climatologiques auxquelles se réfère Raynal sont authentiques et vérifiables. C’est le ton sarcastique (avec des chutes souvent connes) et son sens de la synthèse – appuyé par une parfaite maîtrise de l’ellipse – qui génère cette dimension absurde et apporte un intérêt certain à des concepts pour le moins abscons. Merci Monsieur Raynal de nous apporter la lumière sur ces forces obscures qui nous gouvernent.

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La vie de Mahomet – Charb & Zineb (Les Echappés-Charlie Hebdo, 2013)

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S’il est évident que Charb et Zineb nous propose un formidable travail de vulgarisation, La vie de Mahomet n’en est pour autant pas un livre vulgaire. En guise d’article, je vous incite fortement à lire ce formidable avant-propos de Zineb El Rhazoui. Un texte magnifique qui possède dorénavant une consonance bien particulière.

Croyants et profanes s’accordent au moins sur un fait : Mahomet était un homme. Sceau des prophètes ou imposteur, pacifiste ou guerrier, mystique ou assoiffé de pouvoir, âme charitable ou tyran, ascète ou amateur de femmes, la personnalité d’al-Amîn, l’Honnête, l’ultime messager d’Allah, suscite maints questionnements et nourrit tous les fantasmes. Contrairement à celle de Jésus et de Moïse, qui ont bercé l’imaginaire occidental, son histoire a souffert d’un manque de pédagogie. Plus que les enseignements religieux destinés à ses ouailles, son parcours terrestre mériterait d’être connu par tous. C’est justement l’ambition de ce présent travail. Contrairement aux apparences, il s’agit d’un livre très sérieux, qui a nécessité de longs mois de recherches afin d’illustrer le parcours d’un homme, Muhammad, tel que décrit dans les sources islamiques elles-mêmes. D’abord publié en deux tomes comme hors-série de Charlie Hebdo, cet album livre la version intégrale, enrichie de passages inédits sur la vie du « meilleur des hommes ». Mis à part la forme innovante, cet ouvrage n’invente rien sur la vie du messager d’Allah. Il n’a pas de prétention historique ou scientifique, puisqu’il ne fait que compiler des brides de la sîra, cette chronique prolifique et diffuse qui a consigné les moindres détails de la vie du prophète. Chaque anecdotes, chaque phrase mise dans la bouche de Muhammad est annotée, et renvoie à des références bibliographiques dont les plus rigoureux oulémas de l’islam ne contesteront pas l’authenticité. Rédigées dans un arabe ancien, souvent contradictoires, ces ommahât al-massâdir (« sources mères ») constituent la vulgate canonique exclusive -en plus du texte coranique – dans laquelle les musulmans puisent la sagesse de leur prophète. La sîra alépine d’Ibn Sayyid an-Nâs, la sîra d’Ibn Hichâm, le Livre des grandes classes d’Ibn Sâad, et bien d’autres sources islamiques ont permis de tisser la trame de ce récit.

Oui, mais… Le dessiner, pourquoi le dessiner ? Parce qu’il est inacceptable que les vies soient menacées car une plume, quelque part sur terre, esquisse le turban du prophète. Parce que le caricaturiste qui a fait de l’irrévérence un sacerdoce se doit de repousser les limites de la censure là où elles étranglent sa liberté. D’ailleurs, le tome 1 de la vie de Mahomet, publié en hors-série de Charlie Hebdo, bien qu’il ait fait couler beaucoup d’encre, n’a pas fait verser une seule goutte de sang. Ceux qui tuent à Islamabad ou à Tripoli au nom du choc des civilisations n’ont pas attendu que l’on profane leur sacré pour faire leur besogne. Alors, pourquoi le pinceau ne colorerait-il pas la barbe du prophète ? Toutefois, cet ouvrage n’est pas non plus une suite d’anecdotes nées de l’imagination profane d’un dessinateur impie. Ici, Muhammad n’est pas représenté, il n’est pas caricaturé. Son personnage, le petit bonhomme jaune de Charb, est une métaphore. Soyons sérieux, qui pourrait prétendre que Mahomet était ainsi, sous les traits que lui attribue ce livre ? Dans les sources islamiques précitées, il existe des descriptions détaillées du prophète. Grand de taille, blanc de peau, les sourcils denses et joints, les yeux noircis de khôl, le nez long et fin, la barbe tentée au henné, la bouche généreuse et les dents espacées, tels étaient les attributs physiques de Muhammad. Fallait-il que le dessin s’y conforme ? Cela aurait-il changé quelque chose s’il avait été remplacé par une bulle vide, un turban ou un point d’interrogation ? Telle n’est pas notre démarche, puisque c’est justement cela, la plus risible des caricatures.

Doit-on entériner l’obligation morale, réclamée par les plus fanatiques de ses fidèles, de respecter Muhammad ? Pas plus que l’on ne doit se conformer à celle de respecter Jésus ou Moïse. Non, les mêmes qui, en France, pensent qu’en dessinant de prophète de l’islam on pousse le bouchon trop loin sont ceux qui, dans une complaisance qui frise le mépris , sont convaincus que cette religion est loin, très loin derrière les Lumières. Ils caressent dans le sens du poil les plus ignorants parmi les musulmans, ceux qui, non conscients d’être infantilisés, nourrissent à tort l’espoir que pour leur seul bonheur le blasphème soit un jour proscrit en France. Ce n’est pas à ceux-là que nous nous adressons, mais aux autres, plus nombreux, plus discrets, qui n’ont pas troqué leur sens de l’humour contre le ridicule grincheux des clercs autoproclamés, prêts à s’insurger contre une loi écrite nulle part. L’islam n’est-il pas une religion de l’écrit ? Lançons ici le défi ! Que celui qui trouve dans le Coran ou la sunna le moindre texte interdisant de représenter Mahomet, ou qui que ce soit d’autre, nous jette la première pierre. Non que nous ayons le souci de nous conformer au préceptes de l’islam, mais, pour avoir passé au peigne fin ses sources, il s’avère que le tabou le plus tenace de la religion musulmane, celui pour lequel les foules s’insurgent et tant de crimes sont commis, ne se fonde sur rien, dans une religion où seul l’écrit scelle les enseignements d’Allah. D’ailleurs, ce pour quoi on nous vouerait aux flammes de l’enfer, les musulmans chiites le font depuis toujours. Que d’enluminures persanes représentent un Mahomet enturbanné, assis en tailleur et dispensant ses enseignements…

En France, cette France qui bouffait du curé il n’y a pas si longtemps, ne pas se plier à une prétendue interdiction religieuse est toujours un acte de subversion, voilà le constat. Parce qu’il est important pour le profane de connaître la vie d’un homme qui a changé le cours de l’Histoire, voici la vie de Muhammad, telle que rapportée par ses fidèles.

 Zineb (sociologue des religions)

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Le petit livre de la Bande Dessinée – Hervé Bourhis & Terreur Graphique (Dargaud, 2014)

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Hervé Bourhis se fait une spécialité des « petit livres ». Après le Rock, les Beatles et la Cinquième République, il s’attelle cette fois ci à son propre domaine artistique : la bande dessinée. Un auteur de bandes dessinées qui nous parle de la bande dessinée, on a comme une impression de déjà vu. Sauf que la démarche de Bourhis n’a rien à voir avec celle de Scott McCloud. Quand ce dernier use du vocabulaire BD pour nous en démontrer les spécificités, Bourhis a pour ambition de dresser un panorama aussi large que complet du médium (de toute les époques et sur tous les continents).

Cette fois ci, Hervé Bourhis n’est plus seul. Il a trouvé le partenaire idéal en la personne de Terreur Graphique, dessinateur hyperactif et grand passionné de bayday devant l’éternel. Cette collaboration est remarquable, tant il est difficile au premier abord de distinguer leur contribution. Tous deux sont crédités aux dessins et scénarios. Alors bien sur, en scrutant un peu, on distingue le trait de Bourhis, plus fin et anguleux que le coup de pinceau souple et épais de Terreur. Mais l’ensemble dégage une parfaite homogénéité.

Pas simple de raconter une année de production en trois pages maximum (voire un siècle, pour ce qui est du 19ème). Mais c’est la grande réussite de cet ouvrage. Les deux compères ont effectué un remarquable travail de synthèse, aussi bien dans le choix des artistes et œuvres retenus (pas trop de mainstream et c’est tant mieux !) que dans le traitement graphique et rédactionnel. Des textes qui vont à l’essentiel et ne sont pas dénués d’humour (jeux de mots et calembours sont légion).

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Structurée en planche de type gaufrier 9 cases (qui varie entre 6 et 12 selon les pages), chaque année est ponctuée par un album phare. C’est ici que réside une autre bonne idée des auteurs : faire appel à leurs camarades pour illustrer l’album de l’année. Et les collaborateurs sont nombreux. Pas moins de 70 ont répondu présents. Ce travail de réinterprétation des couvertures d’albums cultes est d’une richesse incroyable. Quand certains se contentent de reproduire fidèlement l’originale, d’autres s’amusent à la détourner, la pasticher, l’épurer… Tous sont fans, et ça se voit ! Ces illustrations en couleurs contrastent à merveille avec ces planches au noirs, gris et blancs tranchants.

Alors bien entendu, les auteurs ne sont pas dupes, il y a d’inévitables oublis. Mais pour ma part, je n’ai pas observé de manques flagrants. Dans l’ensemble, toutes les grandes périodes, auteurs et œuvres incontournables sont évoqués. (Allez, pour faire la fine bouche, je dirais qu’ils ont oublié de citer Jordy Bernet et son Torpedo, Thomas Ott, et trois Alex : Baladi, Barbier et Varenne)

Quand on observe que sur les 73 albums de l’année (j’en possède 56), on trouve pas moins de 9 Tintin, on pourrait en conclure que les auteurs sont des tintinophiles invétérées. Peut-être. Mais cela s’explique par le simple fait que durant une longue période (surtout avant guerre), seuls Hergé et Casterman misaient sur la sortie d’albums, à une époque où toutes les séries étaient diffusées exclusivement dans les journaux et périodiques pour la jeunesse. C’est aussi pour cette raison qu’Hergé et son double sont devenus si incontournables dans l’histoire du Neuvième Art (et dans la mémoire des lecteurs).

Un album à picorer ou à dévorer, c’est selon l’humeur. Un album vers lequel tout amateur du Neuvième (néophyte ou érudit) reviendra régulièrement, tant il est toujours bon de remettre les événements marquants de la neuvième chose dans leur perspective chronologique…

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L’album 1960, Tintin au Tibet par Lewis Trondheim

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