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Le fond de l’air est frais… – Fred (Dargaud 16/22, 1978-79)

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J’imagine maitre Fred descendre de son arbre, en arracher une branche (morte bien sur, il ne ferai pas de mal à un arbre), la tailler et l’utiliser comme crayon. Cela expliquerai son style « à la hache », brut et chaleureux, comme le bois. Une âme d’enfant dans un corps de bucheron. Un enchanteur qui, pour arriver à nous émerveiller de la sorte, doit surement s’émerveiller lui même de ses trouvailles narratives et esthétiques. Une liberté créative qu’on ne trouve guère ailleurs que dans une salle de dessin de cours élémentaire.

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Un maitre de l’absurde. Mais un absurde ancré dans la tradition française, plus proche du surréalisme que du non-sens à l’anglo-saxonne. Ce sont les situations et les postulats qui sont décalés par rapport à la réalité, et non les attitudes et réactions des personnages. Les protagonistes réagissent et évoluent de façon normal dans un environnement qui ne l’est pas. Par exemple, dans l’histoire intitulée « Une demande en mariage », un homme se réveille avec une trompe d’éléphant à la place du nez (certainement à cause de la choucroute qu’il a mangé la veille). Il ne s’en étonne qu’à moitié et décide d’aller tout de même au rendez-vous prévu avec les parents de sa future femme. Ces derniers ne relèvent même pas la difformité de leur futur gendre et se comportent comme si de rien n’était. Ce décalage permet à Fred de pointer du doigt nos propres (dys)fonctionnements. En fait, cet environnement absurde met en exergue nos comportements conditionnés d’égoïstes urbains (voire l’histoire « Weekend », où les autorités annoncent par hauts parleurs aux classes laborieuses qu’ils doivent partir en weekend !). Il y a toujours une pointe de satire chez Fred, qui use parfois d’un humour cruel et noir. Il n’a pas co-fondé Hara-kiri par hasard. Fred dessine aussi pour dénoncer, pour nous renvoyer à ce que nous sommes : d’absurdes homo sapiens.

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Sous sa forme classique (album « Dargaud » regroupant diverses historiettes) Le fond de l’air et frais est aussi un album expérimental. Fred joue, et se joue des codes narratifs du médium. Ces expérimentations sont maintenant devenues de grands classiques. En particulier lorsqu’il s’amuse avec ses lecteurs, nous faisant lire ses planches dans n’importe quel sens (de droite à gauche, de bas en haut, de façon circulaire…) voire carrément en nous enfermant dans une planche à la lecture sans fin. Mais ces effets -qui favorisent la complicité avec le lecteur- sont toujours au service de l’histoire et n’entravent en rien à sa compréhension. Il a même inventé une histoire qui se lit en recto-verso. Dès la première case, il faut tourner la page pour y lire l’envers. Une histoire de représentant sonnant à la porte d’un roi, dans laquelle Fred expérimente une sorte de champs contre-champs qui fait appel à la bonne volonté du lecteur pour que l’effet fonctionne (et qu’on ne triche pas !). Et ça marche ! On a vraiment l’impression de voir ce qui ce passe en coulisse, de connaitre enfin l’envers du décors. Le lien avec le monde du théâtre est ici plus qu’évident… Dès la première histoire (« Interférence »), Fred expérimente la rétroactivité de la lecture, nous obligeant à bousculer nos habitudes. Pour comprendre cette histoire, il faut à la fois lire chaque case dans la continuité de la précédente et de la suivante, tous en les lisant chacune de façon indépendante. Si nous ne faisons pas cette « gymnastique » de lecture, nous ne pouvons en saisir toute la subtilité. Fred utilise aussi le photo-montage (encore l’école Hara-kiri) pour nous raconter sa traversée de la Manche à bord de sa table à dessin ! Nous découvrons grâce à lui que de nombreux petits métiers bien utiles ont maintenant disparus : marchants de papa à barbe, lécheur de timbres de campagne, tailleur d’ombres, réparateur de miroir…

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De nombreux adjectifs et autres superlatifs ont été employé pour décrire le génie de Fred : poétique, magique, merveilleux, enfantin, onirique, fantastique… La liste est sans fin…

Je vous invite fortement à lire le dossier complet « Retour sur Fred », du dernier numéro en date de la revue Neuvième Art (n°15, janvier 2009).

Fred sur bdparadisio

Fred sur bedetheque

Le cimetiere des fous – Al Coutelis / Rodolphe (Dargaud, 1984)

Le cimetiere des fous - Al Coutelis / Rodolphe (Dargaud, 1984) dans Chroniques BD dampierremorrison101120

Suite à un naufrage, deux hommes se retrouvent abandonnés sur l’épave d’un yacht qui ne semble pas vouloir sombrer, portés par les flots, au gré des vents et des courants d’une mer recouvert d’algues. Ils croisent un vieux bateau abandonné, dans lequel ils découvrent des cadavres mutilés. Ils y récupèrent un vieil homme qui ne peut leur dire quoi que ce soit, tant il est pétrifié. Nos héros se rendent vite compte qu’il se cache des choses affreuses sous la surface de l’eau. Mais quoi ?… Ils vont bientôt le découvrir et au moment où ils se sentent perdus, ils accostent sur une île, qui n’en est pas vraiment une, plutôt un amas d’épaves de bateaux collés les uns aux autres. Tous les naufragés de cette mer semblent s’être tous échoués sur cette véritable cité flottante, « la communauté des Sargasses » sur laquelle règne « Queen », fille de Theops IV… Sont-ils sauvés pour autant ? Rien n’est moins sur…

Al coutelis est un excellent dessinateur réaliste (ce n’est pas anodin s’il a réalisé un album de Tanguy et Laverdure !), mais je le trouve bien meilleur dans le style semi-réaliste teinté d’humoristique, qu’il nous propose dans Fluide Glacial avec Bienvenue à Welcome Land et surtout Di Cazzo. Il a également participé à un album collectif d’un héros incontournable de la bande dessinée française : Superdupont ! (oui nide iou). Dans ce « cimetière des fous », qui date de 1984, Coutelis maitrise son graphisme, mais il n’a pas encore trouvé ce trait vif et fluide si caractéristique. On le sent encore « coincé » par l’influence d’un Pratt, d’un Giraud, d’un Bernet… Le personnage de Dampierre est un croisement entre les physiques de Corto et Torpedo. Morisson m’évoque plus le Barbe Rouge de Hubinon et.Charlier (avec lequel il collabora à plusieurs reprises). Rodolphe est un scénariste plutôt prolifique (initié à la bd par Jacques Lob), qui a débuté comme chroniqueur dans les pages de Metal Hurlant, Pilote ou Charlie… Il a collaboré avec de nombreux auteurs de talents, tels que Floch’, Goetzinger, Léo, Le Tendre, Juillard…

Une histoire plutôt originale qui, partant d’un postulat dramatique, s’insinue petit à petit dans le fantastique, sans oublier quelques passages purement horrifiques. Une aventure fantastique rythmée, bien menée, sans temps morts, mais traité un peu trop au premier degré à mon gout. Ca manque d’humour, de décalage, d’absurde… Mais c’est le parti pris des auteurs. Par contre, les couleurs ont mal vieillies. Le traitement n’est pas réaliste. La coloriste Claire Lesueur use d’un procédé qui n’est plus trop utilisé, consistant à changer les couleurs des décors quasiment à chaque case, en fonction des situations et des plans, afin de renforcer les émotions des personnages (Par exemple le ciel peut-être à la suite bleu, jaune, rose ou vert…). Les contrastes sont trop sombres et la palette n’apporte pas assez de clarté. Certaines planches sont trop chargées, manquant de lisibilité. Mais fort heureusement le graphisme et l’histoire nous font oublier ces quelques défauts et rendent cet album plutôt intéressant. D’ailleurs, les auteurs avaient prévu de publier deux autres aventures, comme on peut le lire en quatrième de couverture. Des albums qui ne sont jamais parus… Encore un mystère pour Dampierre et Morrisson…

 dans Chroniques BD

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Al Coutelis & Rodolphe sur Bedetheque

Charlie Hebdo – Hors série « Hara Kiri »

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Saluons l’initiative de Charlie hebdo qui nous propose un hors série « Hara-kiri ». Alors que le journal de Choron et Cavanna redevient une référence incontournable, on pourrait penser que la rédaction de Charlie a flairé le filon du revival de l’esprit provo-trash d’Hara-kiri. Cependant, c’est une bonne chose de voir l’équipe de Charlie réaffirmer sa filiation directe avec Hara-kiri. Je reste persuadé que cet hors-série ne serait jamais sorti sous l’ère Philippe Val. Comme quoi, Charb et ses amis n’ oublient pas d’où ils viennent…

On retrouve donc les membres de la fine équipe de Charlie (Charb, Luz, Riss, Sattouf, Catherine, Cabu, Willem, mais aussi du Reiser) dans une formule qui a fait la gloire d’Hara-kiri : humour subversif trash-scato, dessins humoristiques, romans photos, détournement de vieille photos, fausses publicités, textes absurdes… Les thèmes critiqués restent les mêmes : le fanatisme religieux ou politique, les masses laborieuses, la censure…Un premier numéro sympathique, mais un peu décevant (surtout par l’absence de Cavanna!). Je m’attendais à plus d’originalité. Il faut cependant reconnaitre qu’ils nous proposent des choses inédites et ne nous ont pas ressorti les archives d’Hara-kiri (ce qui d’ailleurs ne m’aurait pas déplu).

Kamikaze n’est plus, mais Charlie relance Hara-kiri, pour plusieurs numéros, à priori. Doit-on y voir un quelconque rapport ? Cela veut surtout dire qu’il y a une vraie demande pour ce type de presse.

Kinky & Cosy (Avec ou sans, ça dépend) – Nix (Lombard, 2007)

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Nix est un dessinateur qui a rapidement connu le succès avec cette série. Considéré comme « le plus jeune rejeton des dessinateurs de presse flamande », on découvre en France ses dessins dans Ferraille Illustré, Spirou ou Le Strip. Le jury de la Quinzaine de la BD 2007 (Bruxelles) lui a décerné le Prix Petit Spirou pour ce 3e album de la série Kinky & Cosy, « Avec ou sans, ça dépend », éditée au Lombard dans la collection Troisième Degré. On ressent l’influence de ses ainés flamands sur son humour loufoque, décalé, absurde, limite trash-scato et plutôt engagé politiquement. Un humour qui dénonce, en somme. Confirmé par la présence de parents indignes, de scientifiques fous, de policiers demeurés, de curés cons, de politiciens corrompus, de professeurs fêlés ou de réfugiés espions. Sans oublier quelques extra-terrestres…

Tout au long de l’album, Nix alterne entre des gags en strips de trois cases, et des histoires plus longues en planche « type gaufrier ». Il n’y a pas de personnages principaux. On peut suivre les aventures des jumelles (Kinky et Cosy donc) mais aussi celles de ses parents, de Mr Trillion le politicien, du docteur scalpel… Une BD chorale, ou les histoires se croisent et les protagonistes se rencontrent régulièrement. Au niveau de son style, Nix me fait penser aux série animées made in US plutôt trash. Entre les rondeurs colorés des Simpson ou de American Dad et le trait underground de Mike Judge, le papa de Beavies & Butt-head. C’est con, très con. J’adore…

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Les dépoteurs de chrysanthèmes – Jean Marc Rochette (Futuropolis, 1980)

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Dessinateur autodidacte passionné de peinture (Goya en particulier), Rochette publia ses premières planches dans la mythique revue Actuel. Il n’a pas encore 18 ans. S’en suit la création d’Edmond le Cochon pour l’Echo des Savanes, d’abord seul, puis en collaboration avec Martin Veyron. Son graphisme humoristique et semi-réaliste est à l’époque plutôt underground et trash, très inspiré par Crumb, Corben ou Masse (un grenoblois comme lui !) et proche d’un Margerin des débuts.
Son style évoluera dans le temps, entre le réalisme froid de Transperceneige et les rondeurs colorées de Napoleon et Bonaparte (en collaboration avec Petillon). Il a sorti fin 2009 un nouvel album Himalaya Vaudou.

Ce « dépoteurs de chrysanthèmes » est son premier album, publié en 1980 chez Futuropolis. Il regroupe ses premières planches parues à l’époque dans Actuel. On y trouve aussi les premières histoires de son anti-héros plutôt perturbé, Claudius Vigne. Un recueil un peu fourre-tout (comme souvent avec les albums compilant les premières histoires d’un auteur) passant du fantastique à l’absurde, de l’érotisme au morbide, souvent dans la même histoire. Rochette revisite par l’absurde-trash certains grands mythes et genres populaires : Pim Pam Poum, l’homme invisible, le Polar… Son style s’adapte en fonction. Oscillant entre un réalisme travaillé, flirtant parfois avec l’Hyperréalisme (maitrisant les contrastes clair-obscures ainsi que la matière, par des jeux d’ombres et de hachures) et un style humoristique plus léger. Certaines planches teintées d’humour noir laissent transparaitre l’influence d’un Topor (dans leur style et leur thème).

On trouve quelques illustrations entre deux histoires, usant d’un principe apprécié par Etienne Robial. A savoir prendre un détail d’une planche et l’agrandir. Ce qui fait apparaitre les effets de trame. Procédé qu’il a souvent utilisé pour les couvertures d’ouvrages. Mais la grande originalité de cet album tient à sa conception. Robial et Rochette se sont amusés à supprimer les pages de gardes. La première histoire commence dès la couverture, la dernière se termine sur la 4 de couv’. Il n’y a aucunes pages blanches, tout espace libre est utilisé. Les indications (copyright, dépôt légal, etc.) sont inscrites sur le dos. Il y est même noté un petit poème de Martin Veyron à la gloire de son camarade :  » Rochette , immortelle silhouette, s’élevant telle la mouette au-delà des pâquerettes qu’hantent toutes les oeuvrettes. Dessins à la machette, récit à la baguette nous ouvre la targette d’un nouveau Papeete. Demain sur les manchettes des journaux, c’est Rochette « .

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