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La Fièvre d’Urbicande (les Cités Obscures) – Schuiten & Peeters (Casterman, 1985)

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Cette histoire nous démontre que Pouvoir politique et Architecture ont toujours été intimement liés. Tous les gouvernements, en particulier les plus totalitaires, prouvent leur grandeur par des monuments et des projets urbanistes hors-normes, démesurés, se voulant éternels…

Montrer sa puissance, mais aussi organiser la vie de la cité. Les enjeux politiques sont toujours plus forts que les considérations esthétiques. L’urbatecte Eugen Robick fera les frais de cette conception. Il ne convainc pas le Rapporteur et ses Commissaires de construire un troisième pont qui, s’il harmoniserait la ville et permettrait une symétrie parfaite, créerait surtout la jonction entre deux rives, deux franges de la population que les autorités ne veulent pas voir se mélanger. Contrôler les quartiers, c’est contrôler les populations et ainsi protéger les intérêts des plus riches, des plus puissants.

Un mystérieux cube de matière inconnue, se développant rapidement en réseau,  permettra à Eugen de voir son projet se réaliser. Non pas de la manière qu’il l’aurait souhaité (la structure évolue de façon anarchique et ne correspond pas à ses choix esthétiques), le résultat allant au-delà de ce qu’il n’imaginait même pas. Cette situation exceptionnelle chamboule l’organisation sociale de la ville, ébranle les autorités impuissantes face à ce phénomène et bouscule les conceptions de Robick, qui semble remettre en question son « classicisme symétrique ». Ce nouvel attrait pour les arabesques est-il dû à sa rencontre avec Sophie ?

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Ce réseau de cube, mi-organique, mi-minéral, se développe de manière exponentielle. Mais dès qu’il a recouvert toute la ville, sa croissance s’est stoppée. Durant une période de neuf mois, ‘le réseau de Robick’ est utilisé par tous, comme s’il avait toujours été là. Non seulement les populations des deux rives communiquent et échangent, malgré les interdictions, mais tous ont investis la structure, aménageant des transports en commun, des ascenseurs, construisant des logements… Devenu indispensable, imposant un nouvel équilibre social, à tel point que les autorités décident de reconstruire une nouvelle structure après que le réseau ait repris sa croissance jusqu’à disparaître dans l’espace.

Le réseau de Robick peut être vu comme une métaphore anticipée du réseau internet. La matérialisation d’un espace virtuel, permettant à des individus qui n’ont a priori aucun lien entre eux (géographique, social…) de communiquer et d’échanger. Un réseau modifiant les comportements sociaux de manière irrémédiable…

François Schuiten dessine admirablement les villes, les édifices, les monuments… Il semble d’ailleurs plus à l’aise avec la pierre qu’avec la chair. Ses personnages sont aussi massifs et rigides que ses monuments architecturaux. Un graphisme magistral, d’un noir et blanc maitrisé, à la hauteur du scénario de Benoît Peeters. La fièvre d’Urbicande, deuxième volet de la série Les Cités Obscures, est une œuvre majeure, au-delà même du 9ème art. Un conte philosophique qui aborde les thèmes universels du pouvoir, du beau, de l’organisation sociale, d’humanisme. A (re)lire absolument.

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Une lecture k.bd

Folies Ordinaires – Bukowski / Schultheiss (Glénat, 1985)

Folies Ordinaires - Bukowski / Schultheiss (Glénat, 1985) dans Chroniques BD foliesordinaires

L’adaptation d’une œuvre littéraire en bande dessinée est un exercice souvent casse-gueule, qui ne donne que peu de résultats convaincants. Mais à ce jeu, ce Folies Ordinaires est une réussite. Bien qu’il use de plans et de cadrages cinématographiques, Schultheiss ne tombe pas dans les écueils du ‘storybording’ et utilise les spécificités propres au médium bande dessinée : lorsqu’il fait évoluer son personnage en diverses séquences dans un même décor. Lorsqu’il joue avec l’implication du lecteur, le mettant dans la peau du personnage…

Il n’y a quasiment aucune redondance entre les images et le texte original. Schultheiss explore les possibilités infinies de la mise en page, découpant ses planches de manière à apporter un dynamisme particulier aux histoires de Bukowski. Son graphisme noir et blanc, à base de hachures et quadrillages de traits, est en parfaite adéquation avec l’univers réaliste et sale de Buk. Pour sa première bande dessinée publiée, Schultheiss s’attaque avec talent à l’œuvre phare de Bukowski, en faisant preuve d’une maitrise narrative et d’une virtuosité graphique remarquables.

Je redécouvre grâce à cet album les Contes de la folie ordinaire, qui n’ont rien perdu de leur caractère subversif, en particulier la nouvelle ‘Henry Beckett’ dans laquelle le personnage principal, se réveillant un matin avec des taches vertes partout sur le corps, sort son fusil et fait un carnage sur la population. Désabusé, fainéant, alcoolique, obsédé, Buk se met en scène dans des histoires autobiographiques qui, à mon sens, sont à peine romancées et retranscrivent parfaitement les désillusions de cette génération paumée de l’Amérique d’après guerre.

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Tônoharu – Lars Martinson (Le Lézard Noir, 2011)

 

Tônoharu - Lars Martinson (Le Lézard Noir, 2011) dans Chroniques BD arton1787

Tônoharu, c’est le nom du village où Dan, étudiant américain, est parti travailler durant une année comme professeur assistant d’anglais dans un collège. Par souci d’authenticité, Lars Martinson s’est appuyé sur sa propre expérience pour nous raconter cette histoire. Cependant, Tônoharu n’est pas, selon son auteur, un récit autobiographique, mais une fiction dans laquelle apparaissent quelques anecdotes issues de sa propre expérience.

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L’année nippone de Dan n’aura été que décalage. Décalage entre l’idée qu’il se faisait de ce travail et sa réalité quotidienne. Décalage culturel dans un japon rural où la barrière de la langue ne favorise pas l’intégration d’un jeune occidental. Décalage sentimental entre Dan et les femmes qu’il rencontre… Mais d’une manière générale, Dan semble en décalage avec sa vie, n’exprimant que peu d’affects, se laissant balader par les événements. Comme il le dit lui-même, cette vie au japon ne change, dans le fond, pas grand-chose pour lui. Au contraire, son étrangeté est ici considérée comme normale.

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Bien que cette histoire se passe au Japon, Lars Martinson ne fait aucune référence à l’esthétique nippone. Son trait précis et méticuleux est aux antipodes même de celui plutôt vif du Manga. Ces dessins sont de véritables miniatures stylisées qui illustrent parfaitement le spleen ressentit par les personnages. Lars Martinson use de la répétition des cases et des planches, une sorte d’itération iconique dont seulement quelques détails changent. Répétition des situations également, entre celles que vit Dan tout au long du récit et son remplaçant dans le prologue. Cette logique de répétition est au coeur même du récit et crée un rythme particulier, lent, rendant pleinement cette impression d’immobilité spatiale et temporelle dans laquelle évoluent les protagonistes, qui semblent comme figés dans des décors très détaillés.

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Martinson présente en postface ses choix esthétiques : « Le principe qui a guidé l’apparence générale de Tônoharu répond à cette question : à quoi aurait ressemblé un « roman graphique » au XIXe siècle ? Je commence le dessin par des croquis très simples au format timbre-poste. Je cartographie toute la scène à l’avance, cela me permet de penser la composition des cases les unes par rapport aux autres. J’utilise beaucoup de références photographiques [...] Dans les premières versions, j’utilisais beaucoup le blanc (i.e. la couleur du papier). C’était agréable à l’œil, mais l’effet d’accumulation ne rendait pas la lecture facile. Pour corriger cela, j’ai restreint le blanc aux bulles et aux personnages. Afin d’éviter les fonds monochromes et monotones, j’ai copié de manière éhontée le dessinateur canadien Seth dans sa gestion du duotone, en utilisant le noir et une couleur pantone, le gris. L’ajout du gris dans les parties les plus sombres du dessin crée un contraste fin sans compromettre la lisibilité. »

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Martinson n’est pas un virtuose du dessin. Cependant, son graphisme est maitrisé, en particulier ce contraste entre les formes rondes de ses personnages et les méticuleuses lignes de ses décors. Au final, ce roman graphique (qui rassemble les deux premiers volumes d’une série de quatre) est à l’image même du Japon, à la fois traditionnel et moderne. Edité par Le Lézard Noir, maison spécialisée dans l’ « avant-garde et japonisme décadent » ! Tout un programme…

Lars Martinson : Cartoonist

le Lézard Noir

Happy Living – Jean-Claude Götting (Delcourt, 2007)

Happy Living - Jean-Claude Götting (Delcourt, 2007) dans Chroniques BD 1305734107

Un jeune journaliste français du nom de François Merlot s’apprête à terminer un livre sur l’histoire des chansons les plus célèbres du XXème siècle : My Way, Besame Mucho ou Happy Living… Lors de ses investigations aux USA, il rencontre H.G. Slatters, le compositeur de ce standard mondial qui a fait sa fortune, afin de le questionner sur la genèse de sa création. L’auteur présumé de ce Classique lui avoue alors avoir « volé » cette mélodie à Tréviso, un musicien de second plan. Lors d’une soirée de beuverie, ce batteur alcoolique lui a improvisé au piano cette mélodie imparable, qu’il s’est empressé de noter avant de l’oublier. Mélodie dont l’auteur lui-même n’avait plus aucun souvenir une fois dessaoulé. Pris de remords à la fin de sa vie, Slatters missionne Merlot afin de retrouver Tréviso et ainsi réparer cette injustice.

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Merlot est une sorte de Tintin moderne qui se laisse balader au rythme de ses recherches. Son enquête sur les traces de Tréviso l’amène à la rencontre de plusieurs personnes (le gérant de l’hotel (clin d’œil à Hitchcock), la serveuse du restaurant avec laquelle il flirt, le fils de Slatters, la fille de Tréviso, d’anciens musiciens et producteurs de jazz…). Il s’immisce dans des histoires de familles déchirées, de vies brisées, où les non-dits sont au cœur des relations. C’est fou tout ce qui a pu se passer comme événements autour de la création de cette chanson, au titre somme toute bien ironique.

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Cette histoire confronte deux Amériques, celle des années 40 où tout était encore possible, et celle des années 2000 dans laquelle tout est figé. Le graphisme charnel de Götting crée une unité qui rend crédibles les passerelles narratives entre ces deux époques. Götting est un féru de Jazz et ce récit est une aubaine pour lui permettre l’illustrer cet univers haut en couleur. Il maitrise comme jamais l’art du noir et blanc, du clair-obscur, usant d’une palette de gris intenses et contrastés. Son trait épais crée une sorte de ligne-claire expressionniste d’une grande lisibilité, dans laquelle ses formes rondes et stylisées contrastent avec ces effets de matières brutes. Un album d’une grande classe.  

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Götting.fr

15 jours avant la fin du monde – LL de Mars (6 pieds sous terre, 2005)

15 jours avant la fin du monde - LL de Mars   (6 pieds sous terre, 2005) dans Chroniques BD 15joursavantlafindumond

15 jours avant la fin du monde est une bande dessinée plutôt originale, venant d’un artiste polymorphe qui ne l’est pas moins : photographe, écrivain, musicien, dessinateur, poète, éditeur, chroniqueur… (voir sa bio)

On assiste durant toute cette histoire à la séance de musculation des deux personnages principaux. Deux quadra habillés de la même manière (t-shirt « marcel » noir, short et baskets blanches) que l’on distingue uniquement par la calvitie un peu plus avancé de l’un sur l’autre. A part ce léger signe distinctif, ces futurs vieux-beaux sont identiques et interchangeables, passant d’un exercice à l’autre (rameur, altères…) et d’un sujet de conversation à l’autre (la famille, le racisme, la télévision…) avec la même dextérité.

Deux clones qui enchainent des propos réactionnaires (voire fascisant), qu’on a plutôt l’habitude d’entendre au bar « chez francisque » de Lindingre et Larcenet que dans une salle de fitness (en même temps je ne sais pas, je n’y ai jamais mis les pieds). Car pour résumer, selon eux : « tous des cons sauf nous ». Leur femme, leurs enfants, leurs collègues de boulot ou les étrangers (mais ils ne sont pas racistes, bien entendu), tous sont des incapables qui dans le fond ne se rendent pas compte de la chance qu’ils ont de les côtoyer…

Les repères spatio-temporels sont totalement brouiller. Comme nous l’indique le titre, cette histoire se déroule sur 15 jours (chaque double-page est titrée par un J-x (de J-15 à J-1), alors qu’aucun signe du temps qui passe n’apparaît sur les personnages (qui gardent la même tenue). Toute cette discussion pourrait se dérouler dans la même journée. Aucun repère spatial non plus, pas de décors, ni même de cases (donc pas d’espaces inter-iconiques), les personnages semblent flotter dans l’espace de la page. Il y a cependant du séquentiel dans la narration, imposé par le rythme des dialogues.

Le graphisme de LL de Mars est à la fois brut par le trait et les contrastes, mais très précis dans les mouvements et attitudes des deux cons. Son humour froid comme l’acide convient parfaitement pour dénoncer sans faire du rentre dedans. C’est bien plus subtil que ça.

Ne pas pouvoir distinguer ces personnages illustre parfaitement cette notion de pensée unique dont souffre bon nombre de nos concitoyens. Les idées de ces personnages sont à l’image de leurs exercices de musculation : ce sont les mêmes pour tous, imposant le canon-type de ce à quoi chacun doit ressembler, et penser. Un esprit sain dans un corps sain… Ca fait peur. Heureusement que LL de Mars est là pour dénoncer cette absurdité.

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LL de Mars sur 6 pieds sous terre

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Du beau, du bon, des bds…

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