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Rasta – Ucciani & Mouchenik (Artefact, 1983)

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A l’opposé des albums distrayants et grands publics, les éditions Artefact prônent une bande dessinée différente, inscrite dans le réel, qui témoigne de son temps ainsi que des diverses tendances du médium. Durant ses dix années d’existence (entre 1977 et 1986), les tauliers d’Artefact n’auront de cesse d’étoffer un catalogue conséquent en matière de bande dessinée « autre », qui influencera la génération des Association et consœurs. Une sorte d’Internationale Underground qui, comme en témoignent les différentes collections, rend compte de toute la diversité de la bd alternative et fanzinesque mondiale de son époque : Etats unis avec Crumb et Shelton, Pays-Bas avec Evert Geradts, Italie avec Mattoti et Jacovitti ou même le Japon avec Tatsumi…). Sans oublier ce qui se passe en France avec les confirmés Carali, Volny, Schlingo, Solé, Poïvet ou les jeunes Imagex, Rita Mercedes ou Filipandré. Pour ne citer qu’eux…

Rasta est un album représentatif des éditions Artefact. D’un coté, c’est de la bédé normale : ça raconte une histoire, des histoires… Le principe du héros dont on suit les aventures est respecté. Il y a de la séquence, du découpage, un graphisme lisible et des figures reconnaissables… D’un autre coté, ça change des bédés classiques : chronique sociale urbaine, témoignage de mœurs du milieu de la drogue et des squats du Marseille des années 80. Rasta n’est pas qu’un divertissement et fait trace d’une époque pas si éloignée. Ucciani et Mouchenik possèdent (tout comme leur confrères) une forte personnalité qui transparaît dans leur production. Cet album supporte le passage du temps et conserve toute sa pertinence et son impertinence.

Rasta est un jeune métis dont on ne connais que le surnom. Un étranger comme il se présente, pourtant bien connu des marginaux et autres caïds de la cité phocéenne. C’est surtout de sa propre vie qu’il est étranger, détaché de tout affect (il est souvent stone, ça aide), vivant au jour le jour de petits larcins (trafics, vols…), ballotté au fil des rencontres interlopes, il suit le mouvement (en passant par la case prison) sans rien maîtriser. Cependant, le récit de Mouchenik ne tombe jamais dans le glauque ou le Pathos. Rasta raconte la crise existentielle d’un loser qui, à l’instar des clochards célestes de Bukowski ou Fante, suscite la sympathie.

Jean Michel Ucciani (qui est maintenant à son compte comme dessinateur de communication pour les entreprises) possède ici un style réaliste légèrement maladroit qui ne manque pas de personnalité. C’est ce qui caractérise les auteurs « Artefact », ils ne font pas dans le joli mais dans l’efficace. Étonnamment, son trait dynamique est bien plus efficace dans les plans fixes que durant les scènes d’action. Son noir et blanc contrasté génère une ambiance nocturne sèche qui décrit parfaitement « …ces rues puantes et sales […] entre la Canebière et la Porte d’Aix… ».

Feu de Paille – Adrien Demont (6 Pieds sous Terre, 2015)

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Il est rare de sortir d’une lecture avec un sentiment de jamais lu. Feu de Paille est un album de bande dessinée qui ne ressemble à aucun autre. L’auteur s’amuse à brouiller les pistes et les genres avec une étonnante fluidité, entre des éléments fantastiques qui s’immiscent dans le quotidien, vieilles légendes et science-fiction, chronique familiale et récit sur l’enfance. Bien sûr, cet univers clos et l’ambiance étrange (et légèrement flippante) qui s’en dégage ne sont pas sans rappeler certains épisodes de la Quatrième Dimension ou des Contes de la Crypte. Ces personnages aux formes longilignes et au yeux vides m’évoque ceux d’un Jason. Cependant, dans l’ensemble, on ne ressent aucune références flagrantes.

Une famille de citadins abandonne son ancienne vie pour s’installer à la campagne, dans le village d’enfance du père. On comprend rapidement que, suite à un grave accident, ce dernier a subit une lourde opération du cœur qui a profondément modifié son rapport au monde. Ce retour au source ravivera en lui de vieux souvenirs (son amitié avec Hugo, un camarade plus que troublant) et le confrontera à d’anciennes légendes oubliées (en particulier celle de l’homme-paille). De son coté, son fils unique découvre un nouvel environnement, dans lequel il semble parfaitement à l’aise.

Le fond et la forme sont indissociables. Il est indiqué en 4ème de couv’ : « Il arrive qu’un événement bouscule l’ordre établi et provoque de graves interférence capables de bouleverser notre perception de la réalité ». C’est ce que fait Adrien Demont avec son récit. Entre séquences oniriques, souvenirs, hallucinations ou réalité, il nous entraîne dans une succession de scènes (aux époques diverses et multiples protagonistes) qu’il nous faut resituer dans leur temporalité. Deux récits principaux se font échos et semble se répéter : la jeunesse du père et le présent de son fils. Au delà de ce décorum fantastique, Feu de paille aborde les thèmes de la transmission, du temps qui passe, de la fin de l’insouciance…

Adrien Demont ne cache pas les artifices. Il aime les décors de carton-pâte très théâtraux, qui sentent la mise en scène, le fictif. Outre le père qui fut réparé comme une vulgaire machine (il possède un cœur artificiel), certains personnages-automates répètent leurs textes de façon mécanique (tel le facteur-robot), sans âme. Les décors en sont plus pourvus que les personnages. Les chimères plus vivantes que les vivants…

Ses choix esthétiques et narratifs sont judicieux. Son noir & blanc contrasté, riche de gris, ce graphisme stylisé au trait fin et précis soulignent parfaitement ces formes et figures bizarres (son bestiaire est formidable, en particulier le chien-niche). Sa mise en page est relativement classique, linéaire. Ce sont les contenus de chaque cases qui apportent du dynamisme. Champs contre-champs, plongée contre-plongée, cadre hors-cadre, intérieur-extérieur… Demont se joue de l’espace avec une remarquable dextérité. La gravité ne semble pas exister, les personnages ou les objets flottent comme en apesanteur.

L’étrangeté diffuse qui persiste tout au long de la lecture vient aussi du fait qu’on ne sait à quoi s’attendre à chaque nouvelle page, comment finira ce récit à tiroirs, aux multiples ramifications. Le mieux est de lâcher prise… Feu de Paille est un livre qu’on garde longtemps en soi, qui amènera quelques relectures…

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Adrien Demont

Gorgonzola n°20 – (l’Égouttoir – Déc 2014)

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Comment ça vous n’avez pas encore le dernier Gorgonzola !? Mais il faut vous le procurer de suite ! Pour ceux qui l’ignorent encore, Gorgonzola est le fanzine des éditions de l’Égouttoir, chapeauté par le sieur Maël Rannou. Alors bon, quand on dit fanzine, faut pas toujours s’attendre à du papier photocopié au noir et blanc baveux. Gorgonzola est beau, solide, coloré, généreux. La revue d’un fan, réalisée de manière professionnelle (en gros, un prozine), qui met tout en œuvre pour offrir aux auteurs invités un espace de diffusion respectueux de leur travail.

Vingt numéros en dix ans d’existence, c’est une belle évolution pour une revue auto-produite. Rannou a réussi à contacter et convaincre une kyrielle de bons dessinateurs pour participer à l’aventure. Au fil du temps, il s’est constitué un noyau dur d’auteurs réguliers, tout en laissant la porte ouverte à de nouvelles recrues. Maël nous l’explique : « … contrairement à beaucoup d’autres fanzines, nous ne sommes pas nés d’une bande d’école ou de vieux amis. Dès l’origine, il s’agissait avant tout de réunir des auteurs divers, inconnu ou non, de différents pays et styles, pour peu qu’ils aient une démarche d’auteur reconnaissable permettant de donner un aperçu de la diversité de la bande dessinée alternative ».

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Pour ce vingtième numéro, pas de célébration particulière ni d’auto-satisfaction démesurée. Seulement un contenu de qualité. Et il a raison, c’est ce qu’il fait de mieux. En regardant le menu dans le détail, la diversité des formes et des propos est bien là. Entre le minimalisme assumé de Tony et les récits sensibles de Simon Hureau, l’autobiographie sociale de Jean Bourguignon et les mondes absurdes d’Olivier Texier, les gaufriers expressionnistes de Vincent Lefèbvre et l’onirisme old school de Léo Quivreux, les planches quasi abstraites d’Alex Chauvel ou le superbe graphisme d’Yvang qui, avec ces effets de trame et ces textes en cartouches (en fait d’anciennes « rubriques de chiens écrasés »), évoquent les périodiques du début XXème… Le tout dans un noir et blanc riche de gris, sur du beau papier glacé. 192 pages au format A5 de belle facture (10euros seulement) ! Si vous le trouvez en librairie, retenez l’adresse, c’est une bonne librairie. Sinon, on peut se le (les) procurer chez l’Egouttoir.

Depuis le n°18, Maël y joint un dossier complet, focalisant sur un acteur essentiel de bande dessinée « autre ». Après la revue Viper et le dessinateur Poirier, c’est au tour de trois auteurs-créateurs de fanzines (Filipandré, Gerbaud et El Chico Solo) d’être mis en lumière. Des interviews qui retracent leurs riches parcours et nous permettent de cerner trois générations (70′, 80′ et 90′) de fanzinat. Petite info du chef, le prochain dossier concernera les éditions Artefact, une bonne idée.

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Yvang

Fables Amères (de tout petits riens) – Chabouté (Vents d’Ouest, 2010)

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Christophe Chabouté s’est fait une spécialité des récits longs, prenant ainsi le temps de développer une intrigue, des situations, des psychologies (Tout Seul, La Bête, Terre-Neuvas…). Avec ces fables amères, il excelle également dans le format court. Bien que l’ensemble peut se lire comme une déclinaison d’un même thème (l’isolement dans nos sociétés urbaines), Chabouté respecte le format propre à la discipline, chaque nouvelle se lisant indépendamment des autres, se suffisant à elle-même.

L’amertume est bien la sensation diffuse qui se dégage de ces fables. La relation virtuelle passionnée entre deux voisins qui s’ignorent, le passé lumineux et le présent gris d’un travailleur immigré, les bobos qui veulent changer leur intérieur, indifférents au SDF qui survie sur leur palier ou encore cette caissière qui, suite au décès de son père, se remémore une surprise ratée qu’elle voulait lui faire étant enfant… Les personnages subissent ce que l’on pourrait appeler des « confrontations silencieuses », tous tiraillés entre leurs aspirations et la dure réalité de leur existence. Rencontres ratées, ignorance de l’autre, incommunicabilité, il est clair que ce qu’ils vivent dans leur quotidien ne peut que leur laisser un sale goût dans la bouche (et explique la tristesse qui se lit sur leur visage). Ce recueil nous rappelle une amère vérité : nous sommes toujours seuls dans la détresse.

Chabouté trace sa route à l’écart des courants. Il a su développer un graphisme particulier, reconnaissable entre mille, s’appuyant sur un noir et blanc tranchant. Il transpire de ce réalisme expressionniste un peu maladroit une forte personnalité, une remarquable puissance d’évocation. Les tout petits rien du sous titre sont tout sauf insignifiants. Ils sont lourds de sens pour ceux qui les vivent et ne peuvent nous laisser insensible, tant Chabouté dit beaucoup avec une formidable économie de moyens.

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Art Monstre (Café Creed, 2013)

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Revisiter par la bande le thème du Monstre dans l’Art, telle est l’ambition première de cet ouvrage. Non pas la figure du Monstre, mais plutôt ses créateurs. Ces démiurges de l’ombre qui, au travers de leurs œuvres hallucinantes, effrayantes pour certains, poétiques pour d’autres, nous confrontent à la bête qui est en nous. Comme le précise Bataille,« Le « monstre » est une anomalie effroyable mais il est aussi peut-être, celui qui doit exister »(in « Gilles de Rais »). Les 22 auteurs invités pour l’occasion ont quatre planches chacun pour aborder le maître du monstrueux qui leur semble le plus significatif, qui les a sûrement traumatisés.

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Nicolas Gazeau

Il est d’évidentes rencontres. Terreur Graphique use de ses difformités et de ce noir et blanc tranchant plutôt dérangeant – qu’il a exploré dans son remarquable Rorschach – pour aborder le cinéaste fou Tod Browning. Nicolas Gazeau imagine la première rencontre entre David Cronenberg et William Burroughs, à l’occasion de l’adaptation du Festin Nu, évoquant par des détails les œuvres monstres du réalisateur canadien (La Mouche, Videodrome ou Scanners…) qui ne peuvent que satisfaire l’écrivain junkie. Le choix d’une itération iconique (contrainte oubapienne spécifique au vocabulaire BD) est judicieux pour accentuer cet impression d’espace-temps suspendu. Le trait réaliste et torturé de Natacha Sicoud convient à merveille pour mettre en scène les sculptures hyperréalistes et démesurées de Ron Mueck. Les dessins noirs et blancs épurés de Monsieur Pimpant focalisent sur les sculptures (sex-toys) déformées d’Hans Bellmer. Le graphisme proche de la gravure de Matthias Lehmann ne peut que convenir pour présenter les œuvres du graveur Jacques Callot. Usant d’images fortes, brutes et colorées, Thibault Balahy (qui est à l’initiative de ce projet) retrace le parcours artistique de David Lynch en quelques étapes clés. Dr Lagrange use de photomontages et couleurs flashy pour parler du roi du Pop Art. Laureline Mattiussi perd littéralement la tête face à l’univers déjanté de James Ensor…

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Thibault Balahy

Si l’on retrouve des artistes incontournables, j’en découvre qui m’étaient parfaitement inconnus : Pierre Molinier par Rémy Cattelain, Mikhaïl Boulgakov par Lorenzo Chiavini, José Mojica Marins par Taillefer et Caetano, Joel Peter Witkin par Amandine Ciosi. D’autres par contre, étonnent de par leur présence. Cependant, le Monstre n’est pas que synonyme d’horreur, de cruauté et de folie. Il symbolise aussi l’autre, l’étranger, le différent. Métaphore de ce qu’il peut y avoir de dérangeant dans l’humanité. De fait, Pierre Culliford, alias Peyo, ou Hayao Miyazaki ont légitimement leur place aux côtés des Hans Bellmer ou autres James Ensor. L’auteur de la préface rappelle, à juste titre, qu’il manque d’inévitables créateurs qui ont placés le monstre au centre de leurs préoccupations artistiques, tels que Druillet, Breccia, Moebius, Burns, Blanquet, Konture, Woodring ou le Japonais Shigeru Mizuki. J’ajouterai quelques incontournables oubliés : Goya, Lovecraft, William Blake, Odilon Redon, Jodorowski ou Topor…

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Ambre

L’ensemble varie en fonction des univers graphiques de chacun. On passe d’un style à l’autre, d’un monstre à l’autre, dans une parfaite complémentarité. Certains auteurs paraissent plus « armés » pour aborder ces figures légendaires : le noir et blanc expressionniste d’Ambre sied parfaitement à l’univers sombre du dessinateur Alfred Kubin. Alors que le style humoristique de Lucas Varela paraît trop léger pour évoquer l’enfer de Dante. Mais c’est là que réside tout l’intérêt de cet ouvrage : prendre définitivement conscience que les clivages n’ont plus lieu d’être, que le médium est depuis longtemps assez mature pour rejeter tout complexes vis à vis des autres Arts. Comme il est rappelé en préface : « Qu’on l’appelle Neuvième Art ou pas, elle conserve, quand elle ne se contente pas de recycler ses vieilles recettes, un formidable appétit pour les autres formes artistiques ».

La bande dessinée, dans sa variété narrative et formelle, peut apporter de nouveaux regards, des réflexions originales sur tous les domaines artistiques qu’elle aborde. Anne Simon (s’attaquant à Adam et Eve chez Hieronymus Bosch) ou Lucas Varela nous le démontrent, un graphisme léger et enfantin peut rendre compte avec pertinence d’une esthétique dérangeante et dérangée.

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Lucas Varela

A priori, les Arts visuels supportent mieux le passage par la bande. Les images fortes d’un film (Browning, Lynch, Murnau) ou d’un peintre (Bosch, Ensor, Warhol) deviennent – lorsqu’ils sont revisités par un autre dessinateur – de formidables citations, à l’incroyable puissance d’évocation (voir les superbes planches chronophotographiques de François Matton, retranscrivant les dernières secondes de Nosferatu). Mais les monstres littéraires ne sont pas en reste (Jonathan Swift par Sophie Darcq et Yann De La Ronde, Le vilain petit canard d’Andersen par Cléo Germain).

Un ensemble hétérogène. Il y manque peut-être une ligne directrice plus précise (au niveau des domaines artistiques, des époques, des genres…). D’un autre côté, cet Art Monstre amène de nombreuses découvertes, et nous démontre à chaque page, la monstrueuse diversité de la neuvième chose. A ce titre, c’est clairement réussi.

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Natacha Sicaud

Art Monstre

Café Creed

 

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Du beau, du bon, des bds…

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