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Ma non Topor

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(collage et gouaches sur billot de bois, par Mr Rêve)

Derrière ce jeu de mot un peu foireux – car on aura jamais assez de Topor-, l’intention de cette page est de partager mes impressions et réflexions sur l’univers de Roland (permettez que je l’appelle par son prénom). Je m’y intéresse depuis plus de 15 ans et je n’en perçois toujours pas les contours (est-ce possible ?). C’est aussi ce que j’aime, en découvrir « ad vitam ». Car il serait prétentieux de prétendre tout connaitre de son œuvre (avec un grand o).

Ce que l’on ne peut pas m’enlever, c’est l’intimité que je développe avec lui. Oh, je ne l’ai jamais rencontré ni aucuns de ses proches. Pourtant, il me semble le connaitre un peu plus chaque fois que je découvre ses romans, ses nouvelles, ses illustrations, ses peintures, ses dessins de presse, ses dessins, ses films d’animations, ses pièces de théâtre, ses chansons, ses affiches, ses rôles, ses adaptations… Je ne m’en lasse pas. Mais plus j’en découvre, plus la compréhension de ses intentions et leitmotivs s’éloignent. Plus j’essaie de cerner l’artiste (avec un grand a) et plus je m’égare…

Ce que j’ai compris au fil du temps, c’est que Roland est une bête humaine, qui agit selon son instinct, ses envies, ses non-envies, ses désirs, ses dégouts. Lui-même n’a jamais su (voulu ?) se définir et c’est en cela qu’il est grand. Au-delà de sa « poly-pratique » artistique reconnue, je suis sûr qu’il ne savait pas ce qu’il allait faire, ni de quelle manière, au moment de le faire. Même s’il répondait aux commandes, il n’a jamais eu de plan de carrière et se laissait guider par l’instant, plus que par l’instinct.

Roland est une bête de somme. Pour lui, rêver c’est travailler. Le rire physique de Roland est de notoriété. Il écrase tout. Faisant écho au vide intersidéral qui nous habite. Son humour est froid, brulant, distancié, touchant, décalé, très sensé… Suscitant des fous rires salvateurs et paniques. La panique justement, qu’ils ont transformée en manifeste, est le moteur de toute création. Ce qui nous pousse à trouver du sens là où il n’y en a pas. Et Roland l’a très bien compris. Il est sans aucun doute l’artiste le plus lucide sur cette question, considérant les Arts et la poésie comme seuls rempart à l’insupportable finalité de l’existence. Le rire et l’amour des plaisirs charnels comme seules résistances. C’est pourquoi il est essentiel.

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Burlesque

On emploi souvent le terme « surréaliste » pour qualifier l’univers de Roland Topor. C’est une erreur. Derrière un aspect surréel, Topor ne fait que se confronter -et nous confronter – à la réalité de la condition humaine… Burlesque conviendrait mieux. En littérature, le Burlesque se caractérise par l’emploi de termes comiques, familiers ou vulgaires pour traiter de sujets nobles et sérieux. Selon une définition plus moderne : « le burlesque est un comique physique, violent qui emploie notamment le coup, la chute, la tâche, la glissade, la collision… Des qualificatifs qui lui siéent parfaitement.

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Panique

On le sait, Roland et ses amis Arrabal et Jodorowsky ont créés le faux mouvement Panique (qui a failli s’appeler Burlesque !) en réaction à leur rencontre avec leur idole André Breton, devenu un odieux gardien du temple rétrograde et réactionnaire. Ce qu’il a fait de ce mouvement d’avant-garde, (dénigrant les arts populaires tels que la bande dessinée, la musique rock ou le cinéma de genre) ne leur a suscité que du mépris. «  Avec Arrabal, on n’aimait que des choses que les autres trouvaient sans intérêt, certains polars de Série Noire, par exemple. C’était assez honteux de dire qu’on aimait cela à l’époque. On aimait les machines à sous, le yé-yé. Arrabal adorait le yé-yé. […] J’aimais la chanson populaire. Panique, c’était en réaction contre le côté exaspérant du Surréalisme, des procès, de la légitimité de la parole. […] Le mouvement “Panique” n’avait aucune réalité. Mais ça paraissait bien d’en avoir une par rapport aux institutions, aux acheteurs. Un groupe, ça devient historique. Il est bon d’être historique et national. Alors on s’est dit, on va faire semblant » (source).

Traumatisé par l’occupation nazie et son exode en Savoie lorsqu’il était enfant (« je n’avais pas cinq ans que j’avais déjà toutes les polices de France à mes trousses »), Roland a conservé cette peur viscérale de la mort (« Je n’avais qu’un seul souci, celui de rester en vie »). Elle transparait en filigrane dans ces créations et motive cette fuite en avant dans l’hédonisme et l’épicurisme.

La panique chez Roland s’inscrit dans un double mouvement. Sur le principe des vases communicants, il exhale sa panique dans ses créations et génère en réaction ce même sentiment chez ses admirateurs. Car les peurs archaïques qui l’animent sont également les nôtres. C’est pourquoi il dérange autant qu’il fascine.

S’il l’est parfois avec ses personnages, Roland n’est pas un sadique avec son public. Ce n’est pas pour assouvir une intention perverse qu’il créé ses images dérangeantes, mais parce qu’il n’a pas d’autre échappatoire à ses angoisses. Il se moque de savoir comment seront reçues ses productions [même si, comme beaucoup, il cherche à être apprécié pour son Art] et respect le libre-arbitre de chacun. Et rien ne nous oblige à nous y confronter, si ce n’est l’ « attraction-rejet » qu’elles suscitent. Plonger dans son œuvre n’est pas sans conséquences. On sait ce qu’on y perd (des illusions, de la tranquillité…), surtout ce qu’on y gagne (de la lucidité, de la mise à distance, du rire…).

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Réalité

A la différence de son ami de collège Boris Cyrulnik, Roland n’est pas un thérapeute. Tous deux ont vécu les mêmes drames durant leur enfance mais ne l’ont pas encaissé de la même manière. Boris développe  le concept de Résilience, comme un pied de nez optimiste aux traumatismes de l’enfance. Roland lui, a passé sa vie à s’y confronter. Non par masochisme (bien que ce soit une thématique récurrente chez lui, voire le titre de son premier ouvrage), mais pour mieux les exorciser. Bien qu’il accorde une importance essentielle au rêve comme vivier inépuisable d’idées créatives, Roland s’intéresse peu à l’inconscient et toute la symbolique psychanalytique. Son champ d’action (de réaction plutôt) est le principe de Réalité.

Roland vit dans notre monde. Pourtant, il ne le perçoit pas comme nous. Il saisit des détails, des éléments pour nous insignifiants, qui en disent long sur la vacuité de nos existences. Il restera cet impitoyable révélateur de nos travers et veuleries, de l’absurdité de nos petites vies, centrée sur nos petites préoccupations matérielles.

A l’extrême opposé [qui ont cette fameuse tendance à s’attirer] de son camarade panique Alejandro Jodorowsky -qui face au principe de réalité pratique le « pas de côté », en explorant les territoires de l’ésotérisme, la science-fiction ou la psychomagie-  Topor lui, a un rapport frontal au réel, dans ce qu’il a de plus impitoyable, de plus violent. Ça se vérifie dans son œuvre picturale, plus encore dans ses écrits. Quand Jodorowsky contourne le mur de la réalité pour en cerner les limites, Topor tape dedans pour en ressortir toute la bêtise grouillante…

Cette confrontation au réel passe inévitablement par le corps, les corps, l’anatomie, les organes, les viscères, les sécrétions…. Soit tous ces éléments biologiques qui permettent d’interagir avec le monde extérieur, mais également au monde extérieur de modifier l’équilibre de l’organisme, souvent de manière intrusive.  Roland s’attarde également sur les agressions psychologiques du Réel : angoisses de morcellement, sentiments de dislocation, d’intrusion, perte de contrôle, troubles identitaires, de genre…

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Matière

Preuve s’il en est que l’univers de Roland ne permet aucune catégorisation. En prêtant attention à ses productions, on peut légitimement affirmer que Roland (mal)traite le corps par le biais de l’image, quand la psyché l’est sur le terrain de l’écriture. C’est un fait, le dessin est quelque chose de physique (le crayon salit et le papier coupe), qui permet une représentation du monde physique (voire les dessins d’observation d’après modèles). Là où l’écriture favorise l’introspection et convient bien mieux pour rendre compte du fil de la pensée, des dérives de la psyché.

Le motif essentiel de ses Dessins Paniques est le corps humains, représenté dans son ensemble ou par les détails. Dans nombre de ses romans ou nouvelles (le locataire chimérique, L’ambiguë, Journal in Time…), il nous expose au psychisme plutôt perturbé de ses personnages (qui sont souvent les narrateurs, parfois lui-même). Et bien que cela se vérifie, on ne peut réduire les choses à ça, au risque de passer à côté de beaucoup. Les nombreux contre-exemples nous incitent à jeter cette catégorisation avec l’eau du bain :

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Ce dessin des trois gusses péchant dans un « crâne-mare » est une pure image mentale. Elle évoque bien plus les errances de la pensée que les turpitudes du corps humain. Ces pêcheurs vont-ils à la pêche aux neurones ? Aux idées ? Le bonhomme est-il Roland ? Que cherche-t-il au fond de son cerveau ? Que va-t-il y trouver ? Libre à chacun d’interpréter…

« Encore heureux que la plante des pieds et des mains, les coudes et les genoux soient dépourvus de poils.

Ce ne serait pas drôle de découvrir par hasard un long poil blanc d’entre mes lèvres. Je tire, il résiste. Au toucher, il paraît aussi robuste qu’un crin de cheval. Je m’approche tout contre le miroir et constate en retroussant les babines qu’il pousse sur l’incisive. J’assure ma  prise et l’arrache d’un coup sec. Une onde de douleur me transperce comme s’il s’agissait non d’un poil, mais d’un nerf implanté dans le cœur. » (Jachère-Party, p 42-43)

La force d’évocation de cet extrait est indéniable. On ressent la douleur décrite plus encore que si elle nous était montrée.

Dans le fond, même si elles entretiennent un rapport de dualité et entrent souvent en conflit, matière organique et matière grise  ne font qu’un chez Roland. Je dirais même plus, pour lui qui ne dresse aucune hiérarchie entre les composantes de l’être humain, la psyché est un organe comme un autre, tout aussi important que l’orteil ou la vésicule biliaire.

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Roland 

« J’aurais aimé être capable de prendre en sténo les visages et les lieux entrevus au cours de ma brève excursion terrestre. Mais à quoi bon ? Le dessin-sténo a été avantageusement remplacé par l’appareil photo, la caméra de vidéo ou de cinéma. D’ailleurs mon souci principal n’a jamais été de représenter le monde, mais plutôt de l’imaginer autrement, de me foutre de sa sale gueule, de lui faire un bras d’honneur, de me venger.

La réalité ne me traite pas plus amicalement que mon espèce, il ne faut pas compter sur moi pour l’embellir. Je me contrefiche de figurer à mon tour sur les pages tombales des livres d’art, emballés en cadeaux de Noël.

En revanche, si je parvenais à me rendre l’existence moins oppressante, si quelques heures de récréation réussissaient à me distraire de la corvée de l’agonie, ce ne serait déjà pas si mal. 

Pourtant, à force de dessiner par nécessité, je risquais l’écœurement.

J’écrivais pour sauvegarder mon plaisir de dessiner.

Et aussi pour me tailler en jouant avec les mots un territoire gratuit, sans dieu ni mort, dépourvu de morale et de gravité.

Un aire de jeux hors des lois du monde.

Le talent que j’ai eu, qui me reste, que l’on me reconnaît, ne m’importe ni plus ni moins que le renouvellement de leur carte de séjour ne préoccupe mes amis étrangers. Il incarne une formalité tracassière et dérisoire, inventée pour brimer les déplacés.

Et puis ces questions devraient cesser de m’importuner.

Puisque je suis en jachère, elles ne me concernent plus. »

(in Jachère-Party, p 46-47) 

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S’il se met très rarement en scène dans ses dessins, Roland a souvent le premier rôle de ses écrits. Mémoires d’un vieux con, journal in Time, Jachère-Party… Roland prend la première personne dans ses récits où fiction et réalité s’entremêlent de telle manière qu’on ne peut distinguer le faux du vrai. Mais de toute façon, l’écriture sera toujours fausse, approximative et inexacte. L’autobiographie est une vue de l’esprit, de l’auteur, mais aussi des lecteurs. Partant de ce postulat, les récits autobio de Roland sont authentiquement faux, donc on-ne-peut-plus justes.

A la lecture du Journal in Time, on a l’impression que Roland est plus cruel avec lui-même qu’il ne l’est avec ses semblables. Il ne s’épargne pas et ne se montre pas à son avantage, alors qu’il en avait la possibilité. C’est dire s’il ne triche pas ! Il est ici moins « squizophénique » et semble mieux assumer sa personnalité, jouant de son statut d’artiste incompris à forte notoriété pour se moquer de ses fans et des marchands d’art qui spéculent sur ses œuvres. Car en tant qu’ « Homme Elégant », il « préfère une tache de sauce sur sa veste qu’une décoration ». L’intimité que Roland partage n’est ni impudique, ni nombriliste : « Quand l’Homme Elégant montre son nombril, c’est uniquement la faute de sa chemise ».

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Autoportrait, 1976

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Quand un prof de français a bon goût et organise tout un programme sur Roland pour ses élèves de terminal… Les chanceux ! Document improbable de 1980 déniché par Mr Rêve.

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Boucherie

Que ce soit en gros, demi-gros ou à la pièce, Roland aime débiter les corps. A ce jeu du démembrement et du désossage, on distingue nettement deux types d’images. Il y a d’un côté ces « images mentales » qui évoquent une idée ou un concept. Elles font écho à des angoisses profondes. Et de l’autre les « images physiques », qui représentent très clairement les limites du corps humain. Elles suscitent l’horreur et l’effroi.

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Dans le premier type d’images, les corps sont découpés net, les membres taillés comme des rondins de bois, parfois effacés avec une gomme. On y trouve aucune trace de la chair ou de sang. Dans le deuxième type, Roland y va franchement dans le gore. Les corps sont déchiquetés, arrachés, éviscérés… Le sang et les matières fécales coulent à foison.  Il était tout désigné pour illustrer la collection Gore des éditions fleuve noir. Si ces images sont très souvent allégoriques, elles possèdent une dimension clairement cathartique.

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Dans sa « cuisine cannibale », l’homme devient un animal comme les autres, fait de chair et d’abats qui se préparent à toutes les sauces. Pour le philosophe Roland, l’Homme est une viande pour l’Homme. « L’homme est assez difficile à conduire à l’abattoir car il est capricieux et peu intelligent ».

Pour rester dans la thématique, on ne s’étonnera pas de voir Roland collaborer avec Francois Hadji-Lazaro, membre fondateur des Garçons Bouchers et de Boucherie Production, dans François détexte Topor. Chansons que l’on retrouve dans le Topor Pavé.

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Absurde

Roland est un maitre de l’absurde. Selon le petit Robert, cet adjectif définit « ce qui est contraire à la raison, au bon sens, à la logique ». En effet, détestant le raisonnable et le bon sens commun, il trace sa route contre toute logique connue. Et pourtant, son univers en est pleinement pourvu, de logique…

L’absurde de Roland se situe aux abords du surréalisme à la belge, de la pataphysique et du non-sens à l’anglo-saxonne. Avec une bonne dose d’humour froid des pays de l’Est. Ses points cardinaux sont René Magritte, Alfred Jarry, Gogol et Lewis Caroll.

Il aime à mettre ce grain de sable qui fera insidieusement basculer l’ambiance du normal à l’anormal. Les décalages viennent autant des attitudes des personnages, de l’environnement dans lequel ils évoluent que des interactions entre eux. Ces sujets, environnements et interactions sont multiples et infinies : les corps dans l’environnement extérieur, les organes dans l’environnement corporel, des traits de personnalités dans l’environnement psychique…

Dans une séquence du Journal in time, des personnes agissent normalement face à une situation qui ne l’est pas (Roland est invité à un repas de famille perturbé par la présence d’un tigre dans le séjour. Ils font toutefois comme si la bête n’était pas là). Dans Joko fête son anniversaire, les personnages se comportent étrangement (ils se montent les uns sur les autres !) dans un environnement banal (la ville, les rues…). Dans Le locataire chimérique, le protagoniste agit et réagit bizarrement (comme s’il était persécuté) dans un environnement étrange (ses voisins ont tous l’air d’être contre lui). Bref, chez Roland, rare sont les personnages se comportant normalement dans un environnement normal. C’est incompatible avec son dégoût de la normalité.

Interactions décalées entre l’intérieur et l’extérieur, entre le corps et l’esprit, entre les diverses partie de l’anatomie, entre les différentes faces d’une personnalité (dans le Locataire, le protagoniste est-il un homme qui se croit femme, ou une femme qui se croit homme ?). Une main à la place du pied, une énorme oreille, un petit visage sur une grosse tête, un homme à trois jambes, des doigts vivants… Les décalages absurdes de Roland ont toujours un sens caché, parfois accessible, d’autre fois abscond. Mais jamais gratuit. Même si on ne le comprend pas, on devine qu’il y a quelque chose derrière l’image. Tel un cochon cherchant la truffe, il nous faut gratter pour le trouver.

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Pornographie

L’œuvre de Roland parait mortifère, alors qu’elle n’est qu’expulsion de vie. La sexualité est présente. Normal puisse que Plaisirs et Chair sont les deux mamelles (« la plus belle paire de seins du monde » !) de son corpus artistique. Roland n’a pas peur de la pornographie, mais s’il en use, ce n’est pas pour satisfaire de quelconques pulsions libidineuses (il n’est pas putassier et ne s’abaisse pas flatter les bas instincts de son public). Plus surement pour  bousculer notre rapport au corps (déformation, intrusion, soumission …) et nous tourner en ridicule, renvoyant l’acte sexuel à ce qu’il est : une pratique primitive et animale.

Décrites ou dessinées, ses scènes de sexes n’ont rien d’excitantes (à la différences de celles de ses camarades Siné, Tetsu ou Wolinski). Elles sont bien souvent réduites à un acte froid et mécanique. A croire que pour lui, l’image porno est aussi fausse que l’image publicitaire, faisant la promesse d’un plaisir qui ne sera jamais aussi vrai et intense que l’annonce voudrait nous le faire croire. Vouloir susciter du désir en représentant l’acte sexuel est une tromperie. C’est peut-être pourquoi ces images sont rares car, dans le fond, elles lui apparaissent insignifiantes.

Toutefois, Roland n’est pas insensible à l’érotisme. Il a bossé pour la revue LUI (illustrant des chroniques gastronomiques) et a créé le livre-jeu érotique Le jeu des seins (faites des paires). Il pratiquait aussi le détournement d’images pornographiques. Partant d’un matériau brut et explicite, il recherchait des formes et des figures qu’il soulignait au feutre ou au pinceau, créant ainsi de nouveaux motifs. Cette pratique en dit long sur le respect qu’il peut avoir pour ce type d’images, les considérant comme des déchets qui peuvent être réutilisés et transformés en quelque chose de beau.

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De A à Z

Roland aime les lettres. Dans Le courrier des lettres, elles ont leur existence propre et se passent volontiers de mots pour se faire comprendre. Il met ici l’alphabet dans tous ses états. Preuve s’il en faut que pour Roland, graphisme et graphème sont fait du même geste, du même sang.

Dans Alice au pays des lettres, ces dernières ont le premier rôle. Alice ne tombe pas ici dans un terrier, mais littéralement dans les pages du livre sur lequel elle s’est endormie. Les lettres prennent vie et se rendent toutes à la bibliothèque. Elles cherchent à être engagées dans une pièce de théâtre. Alice les suit, discute avec un Z qui est triste de ne pas avoir été retenu au casting, puis assiste au spectacle. En sortant, elle croise un M qui va être jugé pour faute d’orthographe par les deux tyrans que sont la Grammaire et la Syntaxe. Une émeute s’en suivra en soutien à ce pauvre M… Après avoir renversé les tyrans, les lettres font une grande fête, se mélangent sans aucunes règles pour former des mots incompréhensibles qui « ne manquaient pas de fantaisie, mais risquaient de donner la migraine ». C’est en criant « assez !» qu’Alice se réveille… et va chercher des escargots dans le jardin.

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Roland est dans le dictionnaire. Encore heureux. En 1997, les éditions Hachette ont été on-ne-peut plus réactives, indiquant l’année de son trépas survenu à peine deux mois avant la sortie du dico. Ca force le respect envers cette institution. Il est marrant de constater que dans ce dico généraliste, Topor se situe entre Toponyme (nom de lieu) et toquante (la montre). Inscrit pour toujours entre l’espace et le temps…

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Dans les pages des Noms Propres du Grand Larousse Illustré de 2014, Roland apparait entre Topffer (reconnu comme l’inventeur de la bande dessinée) et le dieu Tor (qui s’écrit aussi Thor, comme le héros  des comics). Mais aussi entre Topkapi (haut lieu de la religion islamique) et Torah (textes fondateur du Judaïsme). Un comble pour le mécréant qu’il était.

Niveau définition, le Hachette n’évoque que le Roland dessinateur d’humour noir au style académique, là où le Larousse le présente également comme écrivain, précise ses origines et parle de son style absurde et décapant. Des définitions très succinctes, qui démontrent la difficulté à résumer son œuvre et l’impossibilité de le ranger dans une case.

Le mieux, c’est de consulter directement Le dictionnaire Topor, rédigé par Laurent Gervereau et édité chez Alternatives… Un ouvrage admirable.

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Enfance

Certes, une grande part de la production de Roland n’est pas à mettre entre toutes les mains. Pour autant, son univers dégage un petit quelque chose d’enfantin. Par cette naïveté et cette cruauté qu’il peut avoir sur les choses et les hommes. Par cette volonté farouche de s’amuser et rire de tout, quoi qu’il en coute. Pour survivre, Roland s’est accroché à cette créativité folle que chaque enfant possède, mais que la grande majorité des adultes perdent. Il a conservé et entretenu ce regard distancé et pourtant très acéré de l’enfance, comme pour mieux se protéger du monde des grands et à jamais refuser d’en faire partie.

Quand il se lance dans la création d’un programme pour enfants (répondant à la demande des créateurs belges initiaux du projet Henri Xhonneux et Eric Van Beuren), Roland se tiendra à un principe fondamental : ne pas prendre les mioches pour des débiles. Moche, cruel, effrayant, rigolard, loufoque… les qualificatifs pour définir cette émission sont légions. Téléchat est un programme court de marionnettes prenant la forme d’un journal télévisé, animé par les deux présentateurs vedettes (Groucha et Lola) et ponctué de divers reportages qui mettent en scène un casting improbable (Duramou, Brossedur, Léguman, Micmac, Pubpub…). Sans oublier le génial Gluon, particule la plus fondamentale permettant de donner la parole à n’importe quel objet.

L’idée essentielle – qui fait écho à la vision animiste des enfants – est que les objets et les animaux ont leur existence propre, vivent et parlent comme les humains. Leurs préoccupations sont les nôtres et ils expriment des revendications bien ordinaires (grèves des galets sur la plage, migration des parapluies…). Le constant décalage absurde qui se dégage de Téléchat  tient au fait que l’on s’identifie facilement à ces personnages improbables et extraordinaires.

Grandir en ayant biberonné à Téléchat n’est pas sans conséquences (et a inconsciemment motivé ma passion pour Roland). Cela a contribué (chez moi et chez beaucoup d’autres je pense) à développer et entretenir une méfiance vis-à-vis des soi-disant vérités des adultes et de la tristesse de leur monde. Car oui, les animaux et les objets ont une âme !

La plus belle collaboration artistique de Roland fut avec son fils Nicolas, alors âgé de cinq ans. Sorti en 1972, Un Monsieur Tout Esquinté est composé de dessins et de textes, tout simplement réalisés par deux enfants.

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Tu sais ce qu’on raconte… – Gilles Rochier & Daniel Casanave (Warum, 2017)

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Gilles Rochier continue son travail d’anthropologue, décrivant dans ses récits une réalité sociale et émotionnelle qui nous est proche. Cette fois ci, il assure le scénario et collabore avec Daniel Casanave, dont le graphisme vif et direct colle parfaitement à l’urgence du récit. Pour avoir vu les planches originales lors d’une rencontre avec les auteurs (expo à la Maison Pour Tous de Sotteville-les-Rouen, organisé par Fred Au Grand Nulle Part), le noir et blanc de Casanave est d’une classe folle (trait précis, finesse dans les contrastes) et aurai mérité d’être édité tel quel. Rochier raconta que cette histoire – tout comme les précédentes – s’appuie sur ce qu’il a vécu. Ce qu’on a tous vécu : revenir dans son ancien quartier et se faire envahir par les ragots concernant un ancien voisin ou un membre de sa famille oublié. Ces rumeurs (rarement positives) qui circulent et nous arrivent à l’oreille à notre insu…

Tu sais ce qu’on raconte… nous renvoit à ce que nous sommes tous à un moment donné. A savoir des commères du village ou du quartier, prenant pour argent comptant et véhiculant une rumeur dont personne ne cherche à vérifier l’authenticité (d’ailleurs, une rumeur peut elle être authentique?). Dans un village quelconque, quelqu’un croit avoir vu une persona-non-grata, et c’est l’effet boule de neige immédiat, chacun crachant son venin et réglant ses comptes par procuration. Bien sur, comme face à toute rumeur, certains s’en moquent et ne portent pas de jugement. Mais c’est une minorité et dans l’ensemble, les cons se lâchent… Et qu’elle soit vraie ou fausse n’a dans le fond, aucune importance. Par contre, les conséquences dramatiques sont elles, biens réelles. C’est ce qui est pernicieux dans la rumeur (ou la délation), elle révèle la part de cruauté de tout un chacun.

Ce choix d’une narration « chorale » est tout à fait judicieux pour illustrer le phénomène « téléphone arabe ». Déformation, réinterprétation, ingérence, tout y est. Les personnages (panel représentatif de toutes les Catégories Sociales et Professionnelles de la population française, du pilier de bar au médecin) se répondent, se contredisent, mais ne se rencontrent pas. C’est nous, lecteurs, qui suivons cet enchaînement de propos et devons mettre en lien tous ces éléments. On découvre alors les tenants et aboutissants d’un fait divers des plus banal et anecdotique, qui semble concerner tout le monde alors qu’il n’implique que peu de personnes.

Il ne faut pas chercher de morale à cette histoire, même si la conclusion pourrait nous laisser penser une évidence : la connerie, c’est mortel.

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Dix questions pour une bibliothèque #5 : Bruce

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Impossible de ne pas convoquer l’ami Bruce pour répondre à ce questionnaire. Depuis toujours grand amateur et collectionneur exigeant de belles pépites culturelles, tant pour leur contenu que leur contenant (disques, films, livres, bandes dessinées…), il aime à jouer le rôle de passeur, transmettant volontiers sa passion pour les bonnes choses (la liste serait trop longue si je devais détailler). C’est dans cette optique qu’il lança il y a quelques années maintenant le forum Secteur 7, qui nous permit d’échanger à loisir sur nos découvertes et coups de cœur culturels. Et nous aura surtout mit le pied à l’étrier de l’aventure « bloguèsque ». Il est donc plaisant de le voir prodiguer ses précieux conseils sur son blog My Name is Bruce qui, quelque part, existait bien avant sa création en 2009. Curieux, exigeant et précis, ses avis sont assumés et toujours argumentés. A l’image de ses réponses. Merci pour tout frangin et happy birthday !

1) Quelle place prend ta bibliothèque chez toi ?

Matériellement, elle prend deux murs. Dans mon cœur et le plaisir qu’elle procure à mon regard elle prend bien plus que tous mes mètres carrés. Quand j’ai emménagé, sa place a d’ailleurs été choisie avant tout autre chose.

2) Quelle est sa configuration (en un seul bloc, en plusieurs parties, dans différentes pièces…) ?

Elle est actuellement en deux parties et dans deux pièces bien distinctes. Les BD et quelques beaux livres consacrés à des artistes (Ronis, Salgado, Schiele, Hopper, Kafka, Hemingway, Hitchcock, Carpenter, Al Pacino… sur Freud aussi) se trouvent dans trois bibliothèques de 80 cm de large et 160 cm de haut. Elles sont présentes dans le séjour, la pièce où je suis le plus souvent. Ces tailles ne me permettent pas d’y ajouter mes romans qui se trouvent sur des étagères faites sur mesure et fixées dans un couloir menant à la chambre et la salle de bain.

3) Possèdes-tu un classement particulier (si oui lequel) ? En changes-tu souvent ?

Je ne change pas ou plus. J’intègre juste mes dernières dépenses sans bouleverser quoi que ce soit. Je m’efforce à tenir un rangement avec lequel je n’ai guère de soucis pour trouver en quelques secondes l’oeuvre que je recherche. Je classe donc le plus souvent par maison d’édition. C’est plus simple car les formats et les couvertures s’adaptent bien entre elles et les auteurs sont souvent fidèles à leur éditeur. C’est vrai que c’est plus difficile de s’y retrouver avec les romanciers que les dessinateurs car ils sont édités en premier lieu en format large puis, en second lieu, en poche ou autres. Comme je ne mélange jamais les formats, je fais alors de mon mieux en fonction de ce que je possède pour ne pas perdre de vue que les œuvres du même auteur doivent se retrouver le plus proche possible entre elles. J’essaie d’intégrer aussi le fait que ce soit visuellement agréable pour les yeux, par conséquent plus lumineux, jonglant ainsi avec les couleurs et les polices d’écriture. C’est mon unique méthode car j’en suis pleinement satisfait. C’est un exercice qui me plait, celui d’insérer des nouveaux venus car j’aime tout autant manipuler les livres que les observer posés. J’aime à penser que mes livres sont heureux que je leur trouve la place qui leur conviennent.

4) Que contient-elle essentiellement ? Littérature, Art, Histoire, science, fiction, science-fiction, fantastique, auto, biographique, bande dessinée, essai, roman..?

Des BD bien sûr, donc de la fiction. 70% de mes livres sont des thrillers ou des policiers. 20% sont des romans et des essais. Le reste oscille entre le bio et le fantastique. Quelques beaux livres aussi en très grand format comme je l’ai dit plus haut. Cela peut paraître « léger » mais c’est en définitive beaucoup du fait que ma BDthèque s’est constitué en moins de trois ans. Aussi, j’ai acheté le premier roman de cette « nouvelle » collection personnelle il y a à peine deux ans. J’ai été un grand dépensier DVD et CD par le passé et j’ai rééquilibrer les dépenses avec cette nouvelle passion que sont les livres et abandonner quelques peu les bibliothèques de ma ville. En tout cas, si j’achète généralement plus vite que je ne lis, la tendance est en train de s’inverser.

5) Quelle est la proportion entre livres avec images et sans images ?

Je peux te répondre sans commettre d’erreur car tout est rentré sur deux sites spécialisés en ligne. Je possède à peu prés 350 BD et plus de 120 bouquins. Trois quarts des livres sont donc avec images et le quart restant n’en contient aucune. Je suis pleinement satisfait de ma BDthèque qui stagne par ailleurs depuis un long moment. Puis, je commence à découvrir des romanciers qui me passionne, qui plus est des auteurs qui ont beaucoup publiés. Cela devrait s’équilibrer dans les deux ou trois années qui viennent.

6) Tes ouvrages sont-ils globalement rangés à l’horizontale ou la verticale ?

A part deux trois rares exceptions, ils sont tous rangés à la verticale et quelques uns sont même mis à la verticale avec couverture mise de face. C’est un deux en un, que dis-je, un trois en un ! En un – enfin qu’importe l’ordre – c’est chouette de mettre la couverture de face comme dans une librairie. C’est comme un tableau ou une affichette qui égaye l’étagère alors que l’emplacement serait vide et trop immaculé. Puis, en deux, c’est bien pratique car placés ainsi ils me servent de serres-livres. Enfin, en trois, ça laisse de la place pour un éventuel rangement qu’un dernier achat viendrait bousculer. Je te l’accorde, il faut encore avoir de place pour pouvoir faire de la sorte. En somme, seules mes lectures en cours sont à l’horizontale, posées sur une table, le lit ou le canap’.

7) Et tes nouvelles acquisitions ? Les ranges-tu à part ou trouvent-elles de suite leur place définitive ? Avant ou après leur lecture ?

Mes nouvelles acquisitions intègrent immédiatement leur place définitive ou presque définitive.

8) Es-tu globalement satisfait de ta bibliothèque ?

Je suis très satisfait de ma BDthèque, surtout en one-shot. Je pense avoir Les et surtout Mes essentiels même si dans l’absolu je ne me débattrai pas si j’avais la place et le budget pour qu’elle soit doublée. A présent, je pense que seulement de nouvelles sorties viendront l’enrichir comme récemment avec mes achats des derniers Winshluss et Alfred ou une bonne occasion qui m’aurait échappé comme « Coney Island Baby » de Nine Antico que j’ai acheté la semaine dernière à -60%. Pour les livres c’est différent, elle est en construction. Je suis dans une phase d’attaque. Je me séparerai des livres qui m’ont déplu pour les remplacer par d’autres jusqu’à ce qu’elle soit très satisfaisante.

9) Qu’y manquerait-il ?

Quelques intégrales tels que Blueberry, Monster, Gaston Lagaffe, Les Bidochons, Corto Maltese… mais ça va venir. Je pense avoir des étagères de BD qui ont de la gueule. C’est plus compliqué pour moi pour les livres car j’ai une lecture très imagée et elle est constamment cinématographique, c’est pour ça que j’ai surtout des thrillers ou des romans aux ambiances que j’aime trouver dans les films. De plus, le mot peut sembler un peu fort, mais je déteste tout ce qui est historique et se passe antérieurement aux années 50. Ce qui pour le coup, en littérature, exclu forcément un paquet de belles œuvres. Il me faudra un grand travail de lecteur, d’ouverture d’esprit pour pouvoir constituer une bibliothèque qui soit à la hauteur. Depuis mon enfance je possède dans les domaines musicaux, cinématographiques et la bande dessinée mes coups de cœur d’hier et d’aujourd’hui. Ce sont les mêmes oeuvres dont on parle et on parlera encore dans trente ans. Je suis fier de ça. En romans, je suis timide pour m’aventurer, je suis comme un jeune dépuceler qui va encore mettre du temps avant de bien s’y prendre. Avec l’expérience je compte découvrir quelques maîtres tout en continuant de m’enrichir de Kafka, Fauklner, Ellroy, Auster et Roth dont je suis loin d’avoir ne serait-ce que la moitié de leurs écrits. Il n’y a bien évidemment pas d’obligation, mais quand ma culture s’élargira ma bibliothèque s’agrandira en conséquence. De quoi ? Je ne le sais pas encore. Mais il ne fait aucun doute qu’il y aura toujours plus de thrillers que tout autre genre et que je fais le pari qu’il n’y aura aucun roman historique !

10) Comment la vois-tu évoluer ?

Physiquement ? Continuant sans cesse mes achats je serai amené à changer un jour pour un mobilier plus « classique », qui prendra toute la largeur et hauteur du mur de mon séjour. Des bibliothèques moins profondes mais plus hautes que celles que j’ai aujourd’hui.

Sentimentalement ? Une bibliothèque doit en permanence grandir à tes cotés et vice-versa. Tout ça à un coût mais ce serait comme être sans souffle si je devais ne plus l’enrichir. Ce sont des œuvres d’art, il faut chiner, fouiller puis toucher, les sentir et les chérir. Oui, je compte posséder tout ce que j’aime. Je ne peux concevoir l’amour sans possession.

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Ti-Grô et le Mamoumouth – Olivier Ka & Jean-Denis Pendanx (Petit à Petit, 2008)

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Les éditions Petit à Petit n’existent plus. Dommage, le catalogue de cette maison indépendante normande était d’une richesse et d’une variété incroyables, tout en faisant preuve d’une rare cohérence. Des livres de très belle facture, bandes dessinées, romans ou livres jeunesses, aux formes diverses, alternants adaptations et créations, planches traditionnelles, récits illustrés ou expérimentations narratives et esthétiques…

Ils ont su développer des collections qui sont rapidement devenues des références, maintes fois copiées. La plus emblématique a ouvert la voie aux adaptations littéraires en bande dessinée. Poèmes, contes et légendes, mais surtout chansons d’un auteur choisi (la liste est longue). Autre spécialité de la maison Darnétalaise : les ouvrages collectifs, qui sentent bon la collaboration fructueuse. A l’image de leur dernière collection, qui s’attarde sur le parcours d’un musicien ou d’un groupe emblématique de la culture rock (Nirvana, The Clash, Jimi Hendrix, The Rolling Stones…). Une diversité de style (un dessinateur par chapitre) comme autant de points de vue complémentaires sur le sujet. Chaque collectif fait preuve d’une belle cohésion formelle et met en valeur (parfois en perspective) l’œuvre ou l’auteur abordés.

Petit à Petit aura tracé son petit bonhomme de chemin, tranquillement, en étoffant son catalogue de manière pertinente, en déclinant les thématiques sans se répéter, ni miser sur des albums à gros tirages d’auteurs « bankables » (on retrouve tout de même du beau monde avec Alfred, Olivier Ka, Patrick Jusseaume, Efix…). Seule maigre consolation, on trouve maintenant les albums Petit à Petit dans les bacs à soldes et autres magasins à 2 euros… Ca fait un peu rapace, mais d’un autre côté, je préfère voir un catalogue vendu au rabais plutôt qu’il parte au pilon.

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Aussi, je ne vais pas bouder le plaisir de m’être procuré ce merveilleux conte d’Olivier Ka, illustré par Jean-Denis Pendanx. Ti-Grô et le Mamoumouth nous narre les aventures d’un jeune néandertalien qui devra lutter pour imposer sa passion aux siens : de dessin. Car plutôt que de l’aller chasser avec son père et son frère, il préfère apprendre le dessin auprès de leurs voisins les cro-magnons. Seulement voilà, il buttera sur Pa-Grô qui trouve inutile de dessiner et pour qui seule compte la chasse pour la survie de l’espèce. Heureusement pour lui, le Mamoumouh va changer la donne.

Les grandes compositions aux couleurs chaudes et contrastées de Pendanx (gouache appliquée sur papier noir) sont d’une belle intensité, allant à l’essentiel sans s’éparpiller dans une surenchère de détails. Son trait humoristique et expressif donne à ses personnages des trognes sympathiques. S’il s’appuie sur des vérités surement historiques (ce sont les cro-magnons qui ont crée l’art rupestre), Olivier Ka s’accorde toute les libertés narratives (ils peignent sur des peaux de bêtes qu’ils accrochent comme des tableaux) pour véhiculer la morale de son histoire : sans l’art l’homme ne serait qu’un animal.

La maîtrise du dessin est une invention tout aussi fondamentale pour l’humanité que la roue. Une nouvelle manière d’appréhender le réel, de maitriser son environnement et surtout, développer son imaginaire, sa créativité. D’où l’aspect magique du dessin, sa puissance d’évocation peut être aussi forte que la réalité. Ce que symbolise le Mamoumouth. Une chouette parabole sur cette éternelle question de l’utilité de l’Art…

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Philémon et le naufragé du « A » – Fred (Dargaud, 1972)

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On retrouve dans ce premier acte de l’incroyable odyssée de Philémon tous les ingrédients qui témoignent du génie de Fred et feront le succès de cette saga. Philémon est certainement le personnage de Fred qui se rapproche le plus du héros traditionnel de bande dessinée. Cependant, ce dernier ne peut s’empêcher d’en pervertir la forme classique pour l’emmener vers une direction inédite, stimulant notre imaginaire à chaque page.

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Dès la première page, Fred nous implique directement dans le processus de narration, nous reprenant sur notre manière de lire l’histoire. Car le gredin s’amuse avec les focales, comme un cinéaste pourrait le faire. Sauf qu’ici les plans sont fixes. Il se moque gentiment de nous, nous demandant de prendre la bonne distance pour regarder les images (comme un photographe nous demanderait de reculer), alors que nous n’avons aucun moyen de contrôler les angles de vues. Si c’est la seule fois dans cet album que Fred nous parle directement, il ne cessera de jouer avec nous, nous laissant croire que notre manière de lire influe sur le déroulement de l’histoire (est-ce parce que les cases changent de sens que nous retournons le livre, ou l’inverse ?).

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C’est à travers ce jeu permanent de l’espace et du temps que Fred nous démontre la richesse insoupçonnée du médium. En bon démiurge qui se respecte, il balade ses personnages (et ses lecteurs) dans un méandre de dimensions parallèles, où les puits donnent accès à l’Océan Atlantique, les cabanes poussent comme des plantes et les bateaux naviguent dans des bouteilles.

Dans cet univers voisin du Pays des Merveilles de Lewis Carroll ou du Slumberland de Winsor Mc Cay, les lois de la physique sont chamboulées (l’eau stagne au plafond, le lit d’une rivière sert de route pour voyageurs dans le temps…). On y découvre une faune et une flore inédites, faites d’objets-plantes de toutes sortes (des arbres à bouteilles, des lampes naufrageuses, des pots de fleurs sur pattes…), un centaure (qui s’appelle Vendredi), une licorne ou des animaux de bois sculptés. Ce petit monde évolue dans un décorum pour le moins surréaliste, jalonné de nombreux symboles : la ligne d’horizon de la plage de sable évoque les déserts de Tanguy, l’horloge-plante qui pousse et se fane revoie aux montres molles de Dali. Clin d’oeil également au Radeau de la Méduse de Géricault… Niveau référence, n’oublions pas la principale, à savoir le Robinson Crusoé de Daniel Defoe (qui est d’ailleurs cité dans l’album).

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Et l’histoire dans tout ça me direz-vous ? C’est en allant chercher de l’eau au puits que Philémon tombe dedans, se perd dans un tourbillon et se retrouve échoué sur une plage. Alors qu’il déambule dans cet environnement bizarre (il y a deux soleils !), il rencontre Barthélémy, un homme qui n’est autre que le puisatier de la légende, disparu quarante ans plus tôt. Ce dernier lui annonce qu’ils se trouvent sur l’ile du A. Le A du mot Atlantique, inscrit sur toutes les cartes du monde… Au-delà de l’aspect loufoque du récit, prétexte aux divagations les plus folles, la recherche du puisatier amène à un éternel retour aux sources. D’où ces perpétuels effets de boucles, l’histoire tournant sur elle-même tel un escargot dans sa coquille…

Cet album (et par extension la série) dégage une poésie du verbe et du trait unique, rarement égalée depuis. Richement référencé, l’univers de Philémon est devenu au fil du temps un mètre-étalon du neuvième art, à l’influence inaltérable.

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Du beau, du bon, des bds…

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