Archives pour la catégorie Chroniques BD



BLACK HOLE – Charles Burns (2006 chez Delcourt)

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Black Hole, où l’art de raconter le malaise de l’adolescence en évitant tout les écueils et clichés habituellement rattachés à ce thème.
L’histoire ne s’attache pas à décrire l’existence d’un seul personnage auquel on pourrait s’identifier facilement, mais à tout un groupe de jeunes (dont les deux principaux narrateurs : Chris et Keith). Ce qui nous évite d’entrer en empathie et permet d’installer une distance nécessaire pour supporter ces ambiances malsaines… Mais le fait que Burns nous décrive la vie de plusieurs ado permet malgré tout l’identification aux personnages car en fonction de nos sensibilités et de nos vécus, on se reconnait au moins dans l’un (ou plusieurs) des protagonistes.

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Ce malaise ambiant, qui transparait tout au long de la lecture de Black Hole, tient à plusieurs choses…
Tout d’abord, cette histoire de mutation – parabole sur la transformation du corps et la découverte de la sexualité…
Cette « crève » qui se transmet sexuellement nous fait bien évidemment songer au virus du Sida. Sauf que les symptômes sont différents pour chacun des individus (du petit signe inaperçu aux malformations les plus visibles). Tous développent un rapport unique à sa mutation (certains l’acceptent plus ou moins bien, d’autres pas du tout). Même s’ils subissent tous plus ou moins la même chose, ils ne le vivent pas de la même façon. Le pire est qu’ils sont dans l’incapacité d’échanger, de partager leurs souffrances. Pour certain, cette solitude est insoutenable…

Sondeur des tourments les plus noirs, Burns sait parfaitement retranscrire nos angoisses et nos pulsions les plus refoulés. Comme dans cette scène associant pulsions sexuelles et angoisse de morcellement, qui symbolise la peur de l’abandon de soi…

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Ou celle-ci qui décrit parfaitement l’angoisse de perte d’identité (devoir « changer de peau » pour devenir adulte)…

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Cette histoire de « peste ado » symbolise la perte de l’innocence, de l’enfance. Elle va à l’encontre de la bonne morale chrétienne qui prône la pureté et la virginité. Devenir adulte, c’est aussi se confronter à ça…
Le contraste entre l’aspect exceptionnel, irrationnel de ces mutations et la banalité du milieu étudiant américain des années 70 créé un décalage qui persiste tout au long de l’histoire. Et on ne sait pas, dans le fond, ce qui est le plus effrayant…

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Le graphisme tout en rondeur, presque de style humoristique détonne face à ce noir et blanc dur, tranchant, expressionniste… Les mises en pages sont d’une grande maitrise. Elles illustrent parfaitement les effets des drogues, les malaises mentaux que ressentent les protagonistes… (La scène d’ouverture quand Keith s’évanoui est remarquable…)
Oui, il se dégage quelque chose d’insidieusement malsain dans le graphisme de Burns.

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Enfin, la narration… Burns joue ici avec le temps. Il le raccourci ou l’étire en usant des ellipses entre deux scènes ou en nous décrivant la même scène de différents point de vue. Il utilise régulièrement les « flash-back » …
Cette altération dans la chronologie des faits illustre assez bien le rapport ambigu au temps, que vivent généralement tous les jeunes : sentiment d’être immortel, vivre au jour le jour, confusion face aux événements passés, projections dans l’avenir difficiles…

Black Hole est une œuvre unique, remarquable, subtile, qui ne peut nous laisser indifférent. Car nous avons tous été ado au moins une fois dans notre vie.

ARZACH – Moebius (1976 aux Humanoïdes Associés)

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Il est des Bandes Dessinées qui deviennent cultes au bout d’un certain temps et d’autres, immédiatement dès leur parution. Arzach fait assurément parti de cette deuxième catégorie… Publiées dès 1975 dans feu Métal Hurlant, les premières planches d’Arzach eurent l’effet d’une bombe, explosant les codes narratifs et esthétiques de la bédé aux yeux des lecteurs… Révolutionnaire, cette œuvre a indubitablement permis d’amener la Bande Dessinée à une forme de maturité (le fameux « âge adulte »). Elle est une des pierres angulaires qui ont élevé la Bande Dessinée au rang d’Art majeur.

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Arzach est une succession de cinq nouvelles absurdes, sans queue ni tête et sans lien apparent entre elles. Si ce n’est ce personnage (et sa fidèle monture volante), chevalier des temps futurs (ou passés, on ne peut le dire) qui change de nom au fil de ses aventures (Arzach, Harzak, Arzak, Harzakc et Arrzak …)
Plastiquement magnifiques, Moebius (alias Jean Giraud) a composé certaines planches comme des tableaux à part entière, ayant sa structure propre, se suffisant à lui-même. Certaines pages sont de véritables enluminures… Dessinateur caméléon, il aborde chaque histoire avec un style (du plus pointilliste au plus épuré), une mise en page et une palette différents. Ses couleurs sont remarquables. J’ai surtout une préférence pour la première histoire dans laquelle ses gammes de bleus-nuits contrastent admirablement avec ses ocres-rouges…

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Pour nous, lecteur(trice)s, découvrir cette œuvre est une expérience onirique, une plongée dans un rêve éveillé. Pour Moebius, la créer fut une expérience quasi mystique. Il explique dans la préface : « Arzach fut une sorte de passage à l’acte, une plongée dans des mondes étranges, au-delà du visible. Pour autant, il ne s’agissait pas de produire une histoire bizarre de plus, mais de révéler quelque chose de très personnel, de l’ordre de la sensation. J’avais comme projet d’exprimer le niveau le plus profond de la conscience, à la frange de l’inconscient. Cette histoire fourmille donc d’éléments oniriques. Lorsqu’on s’engage dans ce type de travail, les vannes de l’esprit s’ouvrent soudain, laissant apparaitre les formes, les images, les archétypes que l’on porte en soi ».

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Cette réédition de 2000 (et 2006) nous propose les cinq histoires sans paroles qui composent l’œuvre originale, plus une autre, dessinée en 1987. Avec cette sixième aventure, « parlante » cette fois ci, Moebius semble boucler un cycle…
Arzach peut entrer au Panthéon des œuvres incontournables de la Bande Dessinée européenne (et même mondiale, aux vues de l’influence qu’elle a pu avoir chez les américains ou les japonais). Et Moebius de devenir ce maitre intouchable…

LIVRET DE PHAMILLE – J.C. Menu (1995 – l’Association)

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« Livret de phamille » est un récit autobiographique. Jean Christophe Menu nous raconte la période décisive de l’installation en couple, de l’arrivé de ses 3 filles et toutes les difficultés qui en découlent (angoisses existentielles face aux responsabilités, perte de son indépendance… Dure d’être le patriarche d’une famille quand on est un jeune dessinateur de bd, rêveur et enfantin.
Le génie de Menu réside en plusieurs choses. D’abord, il sait faire preuve d’une grande pudeur. Bien qu’il nous raconte des choses personnelles (telles que la rencontre avec sa femme, les naissances de ses filles), il ne s’étale jamais sur des détails trop intimes qui pourraient nous déranger ou pis, nous mettre en situation de voyeur (à moins d’être mal à l’aise avec l’allaitement).

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La grande originalité de ce « livret de phamille », c’est sa narration. En effet, Menu développe ici la bande dessinée « en temps réel ». Il réalise certaines planches en même temps qu’il vit les situations décrites : on le voit en train de se dessiner lors de la visite d’un musée, lors d’une conférence… Ces dessins sont en fait des polaroïds, des instantanés qui en disent beaucoup sur ses impressions du moment… Un véritable journal de bord en bd (« …La représentation d’après nature des lieux ou des objets, cela répond à une tradition, celle du carnet de voyage, à laquelle la bande dessinée s’adapte très bien. C’est aussi pour moi une façon de de me sentir bien quelque part, d’ancrer fortement les choses et mon propos. »
Menu joue avec le décalage entre certaines planches faites « sur le coup » et d’autres « sur le tard » (car l’encrage et certaines planches sont réalisés ultérieurement). Ce qui apporte un effet de mise en abîme très intéressant et renforce l’authenticité de ses sentiments et impressions.

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Il faut un peu de temps pour adhérer à son graphisme qui, de prime abord, parait brut, relâché, un peu maladroit (on ressent l’influence de Carali). Mais en fait son trait rigoureux et précis est d’une juste maitrise, autant pour représenter de grands espaces que des petits détails. Son style oscille entre caricature pour les personnages (surtout lui-même) et réalisme pour les décors. Il démontre un sens du détail remarquable, surtout dans les plans d’ensemble. Certains de ses dessins sont de vraies miniatures expressionnistes…

SCENES DE LA VIE DE BANLIEUES – Caza (1991 aux Humanoïdes Associés)

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Caza fait parti du club assez fermé des grands dessinateurs français de science-fiction, au côté des Druillet, Mézières, Gillon, Moebius et autres Bilal… Peut être un peu moins connu du grand public, son œuvre remarquable n’en demeure pas moins une référence incontournable de la BD SF : « Le monde d’Arkadi », « l’Oiseau Poussière », « Scènes de la vie de banlieue »… Caza est aussi un immense illustrateur (quasiment toutes les couvertures de J’ai lu SF, c’est lui!)
Dans sa série des « Scènes de la vie de banlieue » (créées vers 1975 dans Pilote), Caza réussi le croisement improbable entre Philip K. Dick et les Bidochons. Alliant ambiance d’anticipation parano et humour satirique, le tout sur fond de discours « baba-écolo-soixante-huitard ». Un excellent témoignage de cette époque utopique et contestataire…

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Autobiographique et fantastique, Caza y joue son propre rôle de dessinateur-rêveur qui se retrouve prisonnier de la société de consommation et de l’urbanisme galopant… Devant cohabiter avec ces monstres que sont les français moyens (Marcel Miquelon et sa famille). « Enfermé » au dernier étage d’une tour, ses planches (souvent de grandes compositions, comme on en trouvait à l’époque) sont autant de messages envoyés à la mer par un naufragé… Un naufragé à l’imagination débridé et à l’humour ravageur. Un Chef d’œuvre qui reste malheureusement d’actualité !

L’intégrale est sorti il y a peu (2003) aux Humanoïdes Associés…

RETOUR AU COLLEGE – Riad Sattouf (2005 – Hachette Littératures)

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On le sait, le sympathique Riad Sattouf est un fin observateur des mœurs de son époque. Il décrit comme personne les comportements et attitudes de ses contemporains. Il suffit de lire sa chronique dans Charlie Hebdo pour s’en convaincre. Ce « Retour au collège » ne déroge pas à la règle. C’est sensible, drôle, et un peu flippant quand même… Vrai, quoi !

C’est parce qu’il en garde un mauvais souvenir qu’il décide de retourner au collège pour voir si ce monde adolescent est aussi terrible que ça !
Et il l’est, bien entendu ! Mais cette fois-ci, Sattouf n’est plus directement impliqué. Sa position de chroniqueur-observateur lui convient à merveille car se replonger dans cet univers impitoyable évoque en lui de vieux souvenir enfouis, qu’il se serait bien gardé de se rappeler (faire parti du « club des pédés », ça marque, forcement). M’enfin, il est grand maintenant, finis les complexes… Etant rapidement accepté par les jeunes de la classe de 3èC, il lui arrive même de jouer le rôle de grand frère un peu moralisateur… Belle revanche personnelle…

Sur une idée d’un ami, et parce qu’il vient d’un milieu populaire, Sattouf préfère observer de l’intérieur un collège « de riches ». Et le constat est sans appel : qu’ils viennent d’un milieu aisé ou pas, les adolescents sont tous les mêmes ! Il y a les gars qui assurent et les pauvres nazes, les filles cool et les filles « molles »… Tous recherchent plus ou moins les mêmes choses : les dernières fringues ou portables à la mode, sortir avec untel ou une telle et surtout, être intégré dans le groupe. Le sentiment d’exclusion est la pire chose à vivre quand on est ado. Et ça, Riad Sattouf l’a finement retranscrit.

Avec son style faussement caricatural (mais réellement précis), il nous dresse des portraits (pas très avantageux) d’adolescents attachants ou têtes à claques, souvent les deux à la fois. Bien sur, il croque aussi le personnel de direction et certains professeurs, mais « le retour au collège » n’est à aucun moment une critique du système scolaire.
Jamais méchant, Sattouf a une réelle affection pour cette jeunesse qu’il nous décrit. Et on en redemande !

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