Archives pour mars 2013

Chroniques Wallonnes – Fifi (6 pieds sous terre, 2008)

Chroniques Wallonnes - Fifi (6 pieds sous terre, 2008) dans Chroniques BD chroniques-wallonnes-216x300 

Encore une bande dessinée autobiographique réalisée sur un mode humoristique. Fifi (déjà croisé dans Jade et Ferraille) n’est pas le premier à faire ça, et on voit tout de suite où il veut en venir : nous raconter à quel point la vie de dessinateur de bande dessinée n’a rien de glamour. Que ce travail n’est fait que de répétition et de déprime. Et qu’en rire peut être un bon moyen pour le supporter.

Cependant, l’humour de Fifi n’est pas le même que celui d’un Fabcaro ou d’un Trondheim. Quand ces derniers respectent le principe du gag à chaque fin de planche, Fifi lui, est justement en quête du gag, éperdument. Réaliser une planche par jour est une contrainte difficile à tenir. Surtout si l’on doit trouver une chute à chaque fois. Et bien qu’il n’y arrive que rarement, il n’abandonne pas pour autant (sûrement du à son tempérament d’ancien ouvrier métallurgiste). C’est ce qui fait le charme de cet album.

De fait, il ne se passe pas grand chose. La routine s’installe de manière monotone. On est tenté d’arrêter la lecture, mais au bout d’un moment il se passe quelque chose d’étrange, on est comme pris au piège par cette succession de planches souvent répétitives (manger, dormir, travailler, glander, le quotidien est par nature répétitif). Sur la longueur, il en ressort des thématiques : « la vie secrètes des clés » (où il fait dialoguer les clés d’un trousseau), « les secrets de la bd » (il nous raconte ses « petits trucs »), « la tête dans le cul » (les lendemains de cuites) qui apportent un rythme particulier à l’ensemble. Cette impression de mauvais dessinateur disparaît devant ses dessins d’observations (clés, mobiliers, chaussures, jouets…) ou ces quelques autoportraits réalistes.

Au fil des pages, on constate une évolution de style et d’ humeur. Quand son dessin est très lâché, limite bâclé, on peut en déduire qu’il est dans une période de lassitude, de doutes. Par contre quand son trait reprend de l’assurance, c’est qu’il est sur la bonne voie. Dans le derniers tiers du livre, Fifi semble avoir trouvé le bon rythme, le ton juste, qui donnent tout son sens et son originalité à sa démarche.

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Walking Dead – Le magazine officiel (2013)

 Walking Dead - Le magazine officiel (2013) dans Presse et Revues wd-300x196

Face au succès grandissant de la licence Walkind Dead, il n’est pas surprenant de voir les éditions Delcourt et Skybound sortir ce magazine officiel. En fait, il s’agit de la traduction de la version made in US, sortie en novembre 2012. Comics, série tv, mais aussi roman, jeux vidéo, émission télé et figurines, la saga des morts qui marchent se décline sur tous les supports. Un peu trop sûrement, industrie du spectacle oblige ! Mais tant que le comics et la série tv conserveront leurs qualités narratives et esthétiques, ainsi que cet esprit nihiliste sans concessions, je continuerai à m’y intéresser…

Les bons points :  les interviews de Kirkman et Adlard qui reviennent sur la genèse de leur création. La rubrique « anatomie d’un récit » qui décortique dans le présent numéro le volume 16 (chez Delcourt) de la saga. Les « scènes coupées », soit un focus sur un personnage en particulier, en l’occurrence Michonne, avec en bonus, 6 pages inédites nous racontant l’histoire de Michonne avant qu’elle ne rejoigne le groupe.

Les mauvais points : une maquette un peu trop tabloïd à mon goût, sans parler de cette couverture bien moche (je préfère celle réservée aux librairies qui se réfère au comics). Des articles en mode descriptif (les logo « attention spoliers ! » sont nombreux) pas assez analytiques, la plupart n’étant que des résumés d’épisodes.

Au final, cette revue trimestrielle est divertissante, mais manque cruellement de fond. Certes, Walking Dead n’est pas non plus un traité de philosophie, mais sachant que cette série possède plusieurs niveaux de lecture, et n’est pas exclusivement appréciée par les adolescents, il est dommage que l’analyse qui en soit faite demeure trop superficielle.

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Inévitablement parodié par Mad !

Glaces sans tain – Soluto (Le dilettante, 2013)

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Après Vies à la ligne, superbe recueil illustré, Soluto vient de sortir un deuxième ouvrage, Glaces sans tain, dans lequel il a abandonné ses crayons pour n’utiliser que des mots. Mais rassurez vous, on y perd pas au change, tant la prose de Soluto possède de grandes qualités. Sensible et d’une incroyable précision, son écriture nous emmène, l’air de rien, dans les méandres de la folie ordinaire.

Les trois premières nouvelles nous racontent des tranches de vie de personnes plutôt perturbées. Soluto sonde la part obscure de ses personnages, sans pour autant tomber dans l’étude de cas clinique. Trois destinées qui ne répondent à aucune logique – si ce n’est la leur – et corroborent cette idée que rien n’est joué à l’avance, que les événements antérieurs n’influent pas automatiquement sur les actes à venir. La prédestiné n’existe pas. Chacun peut encore agir en fonction de son libre arbitre, mais plus sûrement en fonction de ses pulsions.

Dans L’île aux bœufs, le narrateur est une personne ordinaire, qui dans sa jeunesse commettra un crime pour lequel il ne sera jamais puni. Ce qui ne l’empêchera pas d’avoir une vie tout à fait normale (médecin, marié, des enfants), sans jamais reproduire cet acte ignoble. Il ne justifie rien et ne semble avoir aucun remords : « J’étais bien là, en pleine conscience, et je ne l’ai pas tué malgré moi. J’étais au contraire en parfait accord avec l’instant et l’univers tout entier. Un sentiment d’inébranlable puissance me portait. »

Dans Fausses reconnaissances, le personnage principal est un schizophrène, paranoïaque et violent, persuadé d’avoir reconnu Elvis Presley dans un bar parisien. Et que ce dernier fomente un complot avec l’aide du gouvernement. Bien sur, il fera tout son possible pour empêcher ça, sans prendre conscience des conséquences…

Quelques couvercles soulevés, titre magnifique pour une nouvelle que j’ai particulièrement apprécié, tout autant que la première. Je les considère comme des contraires, se faisant face à travers la glace sans tain. L’un passe à l’acte alors qu’il n’a a priori aucune raison de le faire. Quand le deuxième a toutes les raisons, mais ne le fait pas. Le plus troublant est que le moins perturbé des deux est celui qui a franchi le pas.

La quatrième et dernière nouvelle, la ménagère apprivoisée, se distingue des autres pour plusieurs raisons. La première est que Soluto se met directement en scène. L’emploi de la première personne est pour le coup on ne peut plus justifié. A la différence des trois premières, cette nouvelle est placée sous le signe d’Eros (avec des scènes superbement racontées, jamais vulgaires). Cependant, nous savons depuis Freud qu’Eros et Thanatos sont intiment liés. En effet, si Soluto semble avoir de la considération pour l’autre, cette dernière n’est dans le fond qu’un objet lui permettant d’assouvir ses pulsions. Un objet qu’il tue symboliquement, sans grands remords.

Soluto a choisi de nous mettre dans la peau de ses personnages. Une pleine immersion dans la personnalité complexe de ces individus. Ecrire à la première personne est un choix audacieux et risqué, dans la mesure où il est plus difficile pour le lecteur d’installer une distance avec ces personnages peu recommandables. Cependant, à aucun moment Soluto n’excuse, ni ne juge les actes de ses protagonistes. Il reste sur un mode opératoire, descriptif, nous laissant toute latitude pour interpréter par nous même ce qui se joue chez ces personnages.

La virtuosité de Soluto nous emporte, impossible d’abandonner le fil de ses récits. Certains évoquent Flaubert. Pour ma part, Soluto s’inscrit plutôt dans une filiation avec Maupassant. Outre le format nouvelle, par cette faculté à inscrire ses histoires dans une localité géographique précise (Oissel, le Havre, Rouen…) tout en leur apportant une teneur universelle. Par cette impression très diffuse qu’un événement incongru (voire fantastique) n’apparaisse à chaque nouvelle page.

Tout à la fois biographie, fiction, autobiographie et autofiction, ce Glaces sans tain est un exercice littéraire original et réussi. Cette manière de faire corrobore l’idée que l’écriture puise dans de nombreux champs (du fait divers, de l’imaginaire, du fantasme…) et que la véracité des tenants et aboutissants n’est qu’anecdotique. On se moque de savoir si ces histoires sont vraies ou pas. Ce qui est sur, c’est qu’elles nous parlent, nous provoquent, nous bousculent, nous questionnent sur la nature humaine… Rassurant, ça prouve qu’on est encore vivant !

http://soluto.free.fr/

Le dillettante

Faux mouvements (Chroniques provinciales) – Duveaux (Glénat, 1982)

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Ce que je peux reprocher à l’actuel milieu du neuvième, c’est cette fuite en avant, cette quasi amnésie qui nous ferait oublier qu’il reste énormément de bonne choses à découvrir dans les vieux pots ! Point de nostalgie d’une époque qui serait révolue, puisse que pour toute œuvre d’art, le temps ne fait rien à l’affaire. Si c’est bon, ça reste bon ! Et bien entendu, ce qui est mauvais reste mauvais. Mais bon nombre de création se bonifient avec le temps. Bref, quand une bédé est bonne, elle mérite d’être lue et mise en avant. C’est le cas de cet album de Duveaux, un auteur tombé dans l’oubli, pourtant toujours en activité.

Duveaux possède un graphisme particulier, typique du début des années 80, proche de ce que peut faire un Alex Varenne. C’est par le contraste (couleur ou noir et blanc) et non par le trait qu’il représente ses formes. Un « tachiste » pour les ombres, usant d’effets de trame pour les gris. Couleurs fades, camaïeux de marrons ocres, complémentaire entre rouge lit de vin et vert pâle, seuls les personnages et les voitures se détachent du décor par leurs couleurs primaires vives. L’œil est un peu perdu au début, il faut un temps d’adaptation pour saisir le sens des images, des motifs et figures représentées.

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Ce deuxième volet des Chroniques Provinciales (qui en comprend quatre, sortis entre 1981 et 1984) est une histoire d’amour dramatique à l’ambiance polar années 50. Un scénario proche du Fargo des frères Coen : un homme fomente une escroquerie qui tourne mal. Pris au piège de son piètre machiavélisme, il ne maîtrise plus rien des aboutissants de l’affaire.

Louis Blanchot, un pharmacien de Besançon accidentellement veuf (aux doutes de la police, sa femme ayant été empoisonnée) organise sa fuite avec Huguette (sa maîtresse) et une valise pleine d’argent. Ces deux dernières disparaissent suite à un accident de la route. Seul, meurtri, Louis décide d’en finir. Mais, se retrouvant incapable de se suicider (le sort ne l’aidant pas non plus), il appelle une connaissance mafieuse afin de mettre un contrat sur sa propre tête. Alors qu’il attend son heure, Huguette resurgit, lui expliquant avoir survécu à l’accident, et avoir planqué le pognon. Arrive à ce moment une autre personne, sûrement son exécuteur… S’en suit un enchaînement de séquences qui ne manquent pas d’humour. Noir, of course.

Les décors, ainsi que les costumes, chapeaux et impers des personnages, entretiennent le décorum années 50. Entre courses poursuites, accidents et filatures, les voitures (203 Peugeot, Traction Citroën, Renault Celta 4…) jouent un rôle central dans le déroulement de l’intrigue : disparition d’ Huguette, traque du tueur, fuite des amants…

Une histoire inscrite dans la tradition du genre, rondement menée, au découpage classique (champs contre-champs) et linéaire, qui de part ses nombreux rebondissements, nous tient en haleine jusqu’au bout.

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http://www.duveaux.com/

Léon-La-Terreur – Wim T. Schippers & Théo Van Den Boogaard (Les Intégrales Drugstore, 2009)

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Découvert dans les pages de l’Echo des Savanes au début des années 80, Léon-La-Terreur est une star de la télévision aux Pays Bas, avant d’être un héros de bande dessinée. Sjef Van Oekel (Léon-La-Terreur) est une sorte de Benny Hill flamand, crée par Wim T. Schippers et incarné par l’animateur Dolf Brouwers. Aux vues de son succès, Schippers propose à Théo Van Den Boogaard de travailler à l’adaptation en bandes des aventures du terrible Léon.

Roi de l’humour scatologique et du non-sens bien débile, Léon-La-Terreur est, sous des dehors respectables de quinqua propre sur lui, un grossier personnage. Un égocentrique, libidineux et cruel, sans foi ni loi, qui ne possède aucune pudeur. Un triste sire que l’on n’aimerait pas rencontrer. Sûrement parce qu’il nous revoie de manière excessive à nos propres comportements de primates civilisés.

Van Den Boogaard est un maître de la ligne claire. Cependant, à bien y regarder, il pervertie le style hérité du père Hergé pour y apporter un dynamisme soutenu (voire excessif) qui illustre parfaitement la folie ambiante des scénarii. L’influence de Franquin et de Crumb s’en ressent. Un graphisme d’un grand classicisme qui contraste avec des histoires (gag en strips ou sur quelques pages) et des propos pour le moins vulgaires.

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« Le design de Léon la Terreur rappelait celui de Monsieur De Mesmaeker dans Gaston Lagaffe. Mais rapidement, j’ai adopté un dessin beaucoup plus « ligne claire », à la manière d’Hergé, tout en conservant l’énergie du trait de Franquin. Je n’avais pas étudié à proprement parler le style de Georges Remi mais celui-ci m’avait influencé de manière inconsciente à l’époque ou j’étudiais la composition. » (Théo Van Den Boogaard in ActuaBD)

De part son petit format, cette intégrale réalisée par Drugstore ne rend pas justice à l’esthétique de Van Den Boogaard , en particulier ces grands plans d’ensemble bourrées de détails, cette insolente maitrise des lois de la perspective. Un sens de la composition remarquable qui contribue à une parfaite lisibilité de la planche dans son ensemble. Dommage que cela ne soit pas mis en valeur, car Léon-La-Terreur vaut surtout pour ce graphisme prodigieux.

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