La Grimace – Vincent Valoni (l’Association, 2021)

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La grimace de Vincent Valoni porte bien son nom. Tous ses personnages font la gueule. Et on comprend pourquoi, tant cette région de la Meurthe-et-Moselle est sinistrée depuis des lustres. La poussière de charbon des aciéries est partout présente, alors que l’activité industrielle n’est plus qu’un douloureux souvenir. Les rues, les murs, les gens, tout est gris. Même ces scènes d’extérieur sentent le renfermé, les espaces verts sont glauques. Ce noir et blanc charbonneux avec ces gris sales apporte une dimension mélancolique à son univers pictural. Il m’évoque surtout le Merveilleux des contes de fée, avec ces intérieurs labyrinthiques et ces extérieurs expressionnistes. On ne sait ce qu’on va découvrir la page d’après.

Valoni explique très bien en postface pourquoi il se représente en adulte alors qu’il nous raconte sa jeunesse. C’est simplement pour ne pas tricher. Se mettre en scène sous les traits de l’enfant qu’il était n’est qu’un ressort narratif bidon. Car son enfance, il nous la raconte de son point de vue de quinquagénaire bien entamé (rien de péjoratif dans mon propos, on y passe tous !). Son regard sur ce qu’il a vécu et ressentit n’est plus le même qu’à l’époque.  Une enfance à part, repliée sur elle-même, réfugiée dans l’imaginaire, rythmée par les saisons, les colos de vacances et les compétitions de handball. Valoni tente de conserver la vision magique de l’enfant, même si l’on sent dernière la désillusion et une certaine forme de nostalgie.

Valoni ne triche pas non plus avec les divagations de la mémoire. Son récit est structuré de manière vaguement chronologique, reposant sur un rythme décousu, enchainant les scènes et les souvenirs comme on passe du coq à l’âne. A tels points que lire ces planches dans le désordre serait sans conséquence sur la compréhension du récit. Les titres à chaque page nous aident à faire sens. Son graphisme est à l’avenant : rien n’est linéaire, aucunes lignes droites, tout est alambiqué. Les meubles et les architectures sont toutes de guingois. Les personnages aussi. Une collection de gueules dignes de la cour des miracles.

Une histoire en morceaux, comme Valoni lui-même à la fin de l’album, qui tente de recomposer comme il peut les diverses parties de son corps. Ce morcellement illustre son état d’esprit quand il revient de ses errances mentales et découvre une ville qu’il ne reconnait plus. Il croise son moi d’enfant qu’il essaye tant bien que mal de suivre. Mais comme chantait l’autre : « Enfin le temps perdu qu’on ne rattrape plus« …

La-Grimace-©-Vincent-Vanoli-LAssociation.

Les rats dans les murs – H.P. Lovecraft, illustré par Armel Gaulme (Bragelonne, 2020)

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Je suis loin d’avoir lu tout Lovecraft, mais ces rats dans les murs est ce que je préfère jusqu’à maintenant. Ayant paumé le livre depuis des lustres, je remercie l’ami Nantua de m’avoir offert cette belle réédition, généreusement illustrée par Armel Gaulme (j’aimais bien la traduction de Liliane Sztajn aux éditions Mille et une nuits, mais la présente version de Arnaud Demaegd est bien aussi). Je reste fasciné par cette histoire de châtelain américain revenant sur les vieilles terres anglaises, découvrant un domaine ancestral ainsi qu’une terrible malédiction qui frappe sa famille depuis des temps immémoriaux. Filiation, malédiction, superstitions, rites païens, anciennes civilisations… Tous les ingrédients des contes fantastiques à la Edgard Allan Poe sont contenus dans cette nouvelle.

Dès son installation sur son domaine familial d’Exham, le dernier des De la Poer (clin d’œil à Poe justement) est le seul, avec ses chats, à entendre toutes les nuits des rats grouillant derrière les murs. C’est en recherchant leur provenance dans le domaine qu’il découvre l’entrée d’une crypte oubliée. Il décide de constituer une équipe d’archéologues afin d’aller explorer les sous-sols qui semblent infinis. Plus ils avancent dans les tréfonds de la structure, plus ils remontent le temps. Plus De la Poer s’engage dans cet abîme, plus il découvrira l’impitoyable vérité sur sa généalogie.

Si les illustrations au crayon à papier d’Armel Gaulme sont superbes (et démontre une grande maitrise), elles m’ont paru au premier abord plutôt fades et peu contrastées. Ça manque de relief pour illustrer du Lovecraft, surtout quand on a en tête les travaux de Breccia ou Corben. Mais au fil des pages, je me dis que ce choix de crayonnés « sous-exposés » est judicieux et convient parfaitement pour rendre compte de l’indicible, pour mettre un peu de lumière sur les ombres lovecraftiennes. Il faut prendre le temps de scruter ses compositions pour saisir tous ces détails qui nous échappent au premier coup d’œil. Tout comme nous échappent les horreurs tapies dans chaque recoin du prieuré d’Exham.

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Alice au pays des lettres – Roland Topor (éditions du Seuil, 1991)

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L’absurde de Roland Topor se situe aux abords du surréalisme à la belge, de la pataphysique et du non-sens à l’anglo-saxonne. Avec une bonne dose d’humour froid des pays de l’Est. Ses points cardinaux sont René Magritte, Alfred Jarry, Gogol et Lewis Caroll. Pas surprenant dans ce cas de le voir revisiter l’œuvre phare du romancier britannique. L’héroïne passe cette fois ci « de l’autre côté de la page » (titre initial de cette fable éditée en 1968)…

Dans cet Alice au pays des lettres, ces dernières ont le premier rôle. Alice ne tombe pas ici dans un terrier, mais littéralement dans les pages du livre sur lequel elle s’est endormie. Les lettres prennent vie et se rendent toutes à la bibliothèque. Elles cherchent à être engagées dans une pièce de théâtre. Alice les suit, rencontre un J et un E se tenant le bras tel un jeune couple en lune de miel, discute avec un Z qui est triste de ne pas avoir été retenu au casting, puis assiste au spectacle. En sortant, elle croise un M qui va être jugé pour une faute d’orthographe par les deux tyrans que sont la Grammaire et la Syntaxe. Une émeute s’en suivra en soutien à ce pauvre M… Après avoir renversé les tyrans, les lettres font une grande fête, se mélangent sans aucunes règles pour former des mots incompréhensibles qui « ne manquaient pas de fantaisie, mais risquaient de donner la migraine ». C’est en criant « assez !» qu’Alice se réveille… et va chercher des escargots dans le jardin.

Si pour Roland, l’écriture est « un aire de jeux hors des lois du monde », elle ne peut se faire que sous contraintes. La liberté que procure l’écriture ne s’acquière qu’en respectant des règles strictes. C’est la morale de cette fable illustrée, conseillée aux enfants de tous âges…

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Rouen par cent chemins différents – Emmanuel Lemaire (Warum, 2018)

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Celles et ceux qui connaissent Rouen savent que l’on peut la traverser en long, en large et en travers sans jamais prendre deux fois le même chemin. La cité aux cent clochers est aussi la ville aux mille rues, faite de chemins de traverses et de faux culs de sacs.

Malgré son titre, Emmanuel Lemaire ne nous parle pas que de sa ville. On apprend rapidement que cette histoire devait être autobiographique et concernait sa vie de couple. Mais suite au départ de sa compagne, elle s’est fatalement transformée en un récit sur l’errance et la reconstruction. Emmanuel Lemaire raconte de manière subtile, tout en impressions, les conséquences de sa rupture et les moyens (parfois obsessionnels) qu’il invente pour supporter cette situation difficile, retrouver le goût des autres et des petites choses, la légèreté et le rire. En particulier ce drôle de rituel consistant à ne jamais emprunter quotidiennement le même trajet de chez lui à son travail.

J’ai eu l’occasion de découvrir le travail d’Emmanuel Lemaire lors de l’exposition « Architectures dessinées » à la Maison de l’Architecture de Normandie en 2017. J’aime bien son trait fin et dynamique, son travail sur les verticales et horizontales qui structurent ses compositions sans les saturer. Son style sied à merveille pour dessiner la Ville (Rotterdam, Rouen, Paris…), multipliant les focales, allant des plans d’ensemble aux détails d’un monument. Il sait aussi croquer des portraits attachants de ses contemporains, dressant un panorama assez juste des personnages que l’on croise régulièrement dans les rues de Rouen : un ancien collègue « l’homme au teckel », son ami Olivier le libraire (au Grand Nulle Part, pour ceux qui connaissent), un groupe de marins laotiens en escale, un punk à chien sans chien…)

Qu’elles soient graphiques ou psychologiques, Lemaire cherche les lignes de fuite. Il est en quête et trouve dans ces déambulations et ses rencontres les petits remèdes à sa morosité grimpante, une nouvelle direction à son récit et, par extension, à son existence. Rouen peut-être une ville triste. Mais elle peut, si l’on trouve les bons angles d’approches, être d’un grand réconfort.

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Brèves de chroniques #9

Chroniques de la rue du Repos – Le Tampographe (Flammarion, 2020)

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Le Tampographe nous remet une tournée. Nouvelle maison d’édition, nouveau format mais rien de nouveau par rapport à son premier opus. Et on ne s’en plaint pas. Car même s’il est moins dans « l’avant-garde » (la Tampographie est une discipline maintenant reconnue), on ne peut pas dire qu’il soit devenu commercial (quoique, ça ressemble quand même à un catalogue son truc). Mais tant mieux pour lui s’il arrive à vivre de ses bricoles, et tant pis pour nous. Sardon n’aime pas assez les gens pour leur faire plaisir avec de gentils tampons ou de belles images. On se fait encore bien insulter de plein de manière (en bruxellois ou en langue des signes) et on en redemande, maso que nous sommes. Si comme moi vous n’avez pas les moyens de vous rendre rue du Repos (à côté du Père Lachaise), achetez ses livres…

Le gars d’Hebdo – Tofépi (L’Association, 2020)

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Je ne connaissais pas le gars Tofépi avant de découvrir ce Le Gars d’Hebdo. J’avoue être surpris par le graphisme sommaire et le propos plutôt léger de l’album. Puis, au fil des pages, un truc se passe. On se laisse guider par cette accumulation d’anecdotes à l’humour tendre et bienveillant. J’apprécie surtout ces petites touches de non-dits sur sa vie privée, cette pudeur qui nous incite à deviner les choses. On en découvre peu sur le métier de pigiste d’un journal de province, peu également sur son histoire familiale, et c’est bien comme ça. On en sait assez pour éprouver une réelle sympathie à l’égard de ce garçon.

Le Loup – Rochette (Casterman, 2019)

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Celles et ceux qui suivent Jean-Marc Rochette sur fb savent qu’il a produit cet album en quelques mois seulement, dans un élan créatif remarquable. De l’idée au livre publié, cela lui a pris à peine un an. Un geste, une urgence, en réaction aux attaques trop régulièrement perpétrées contre les loups. Le Loup est un récit puissant, abordant les éternelles confrontations entre Nature et Culture. Baptiste Morizot précise en postface que cette fable aborde deux thématiques essentielles : l’opposition entre l’homme et la Bête sauvage, et la nécessaire (et vitale) réinvention de leurs relations, sur un autre rapport que la rivalité. Jean-Marc Rochette a donné ses traits à Gaspard et assume ainsi la lourde tâche d’incarner la stupidité destructrice de l’Homme. Heureusement pour nous, le Loup veille… Merci à lui.

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