HERGE - Pierre Assouline (Folio Gallimard, 1998)

herge.jpg

Le nombre de biographies consacrées à un auteur est proportionnel à sa notoriété. Et non à ses qualités. Par exemple, il n’existe que peu de biographies officielles (ou pas) sur des auteurs de génie tels que Forest, Moebius, Alexis, Gotlib, Topor ou Jodorowsky, pour ne citer que ceux-là. Alors que les biographies de chanteurs de variété (faites votre choix !)  pullulent sur les rayonnages (et les bacs à soldes) depuis de trop nombreuses années.

Heureusement, ceci n’est pas une généralité et des auteurs de génie peuvent avoir une forte reconnaissance du public et posséder un nombre incalculable d’ouvrages qui leur sont consacrés. Hergé est bien évidemment de ceux-là. Et dans cet océan de biographies, le Hergé de Pierre Assouline est une référence incontournable. Avec Hergé fils de Tintin de Benoit Peeters et aussi le Tintin et moi, recueil d’entretiens de Numa Sadoul. Enfin, il y en a bien d’autres de grandes qualités (Thierry Smolderen, Michel Serres, Serge Tisseron…) et le choix est toujours subjectif.

devaux1303094.jpg 

Le Petit Vingtième de mars 1935

Hergé de Pierre Assouline a fait pas mal coulé d’encre à sa sortie. Bien qu’il en soit fan, Assouline ne dresse pas le portrait bien propre d’Hergé. Il écorne même l’image bien lisse que peut renvoyer le dessinateur. En effet, le biographe n’occulte rien des premières années de l’artiste (entre 1929 et 1944), quand celui-ci travaillait au Vingtième siècle, journal catholique dont la rédaction exprimait de plus en plus son adhésion au régime fasciste italien. Durant l’occupation, Hergé « collaborait » à des journaux qui étaient inévitablement sous contrôle nazi (Le soir, entres autre). Mais Assouline n’a jamais insinué qu’Hergé était un fasciste ou qu’il travaillait dans ces journaux avec un quelconque engagement pour ces idées nauséabondes. Ce qu’on peut lui reprocher, c’est sa neutralité, le fait de ne pas avoir de convictions fortes, de ne pas prendre position contre le fascisme. Ni pour, ni contre, tel était la devise d’Hergé, qui en tant que fervent royaliste, soutenait pleinement la politique de neutralité du roi Léopold III, face à l’invasion allemande.

A cette époque, Hergé se consacrait exclusivement, et opportunément, à son travail. Et paradoxalement, si Hergé ne prend pas parti, son héros lui, s’engage dans des combats humanistes et défends la cause des plus faibles face à leurs agresseurs. Tintin est du côté des africains contre les exploitants diamantaires, du côté les indiens contre les cowboys, du côté des chinois contre l’agresseur nippon…  C’est à travers son double de papier qu’Hergé exprime son humanisme, aussi maladroit soit-il.

 206a1sbl.jpg

245e1sbl.jpg

Tintin dans Le soir du 22 juin 1942

A la question : Hergé était-il raciste ou antisémite ? Laissons la parole à l’intéressé (extrait de l’entretien avec Numa Sadoul, 1971) :

“Toutes les opinions sont libres, y compris celle de prétendre que je suis raciste… Mais enfin, soit! Il y a eu Tintin au Congo, je le reconnais. C'était en 1930. Je ne connaissais de ce pays que ce que les gens en racontaient à l'époque: «Les nègres sont de grands enfants… Heureusement pour eux que nous sommes là! etc…» Et je les ai dessinés, ces Africains, d'après ces critères-là, dans le plus pur esprit qui était celui de l'époque, en Belgique. […] Pour le Congo, tout comme pour Tintin au Pays des Soviets, il se fait que j'étais nourri des préjugés du milieu bourgeois dans lequel je vivais. En fait, Les Soviets et le Congo ont été des pêchés de jeunesse. Ce n'est pas que je les renie. Mais enfin, si j'avais à les refaire, je les referais tout autrement, c'est sûr. […] Pour un «raciste», je ne cachait pas mes sympathies, il me semble! Et mes Chinois du Lotus Bleu? Souvenez-vous des avanies que les Blancs leur faisaient subir… Je ne cherche pas à m'excuser: j'avoue que mes livres de jeunesse étaient typiques de la mentalité bourgeoise belge d'alors: c'étaient des livres «belgicains»!… 

 tintin22.jpg

Malgré un esprit colonialiste, Tintin prend la défense des africains face à la brutalité des blancs…

Pierre Assouline ne s'attarde heureusement pas que sur ces éléments. Il s'intéresse aussi à l'Artiste. Hergé est un monstre de travail, un perfectionniste qui s’implique dans toutes les phases de la réalisation de ses albums. Le choix des couleurs, la qualité du papier, la typographie des couvertures… Perfectionniste également dans sa narration, ses mises en pages, son graphisme… A ce propos, Assouline nous retranscrit une interview d’Hergé par le journaliste André Collard, diffusée sur Radio-Bruxelles le 5 mars 1942. Hergé s’exprime sur son art, sa méthode de travail, sur l’influence du cinéma dans la réalisation de ses bandes dessinées :

« … Je considère mes histoires comme des films. Donc, pas de narrations, pas de descriptions, je la donne à l’image. Mais il s’agit de films sonores et parlants 100%… Les dialogues sortent directement de la bouche des personnages. 

- En effet, tous les procédés de cinéma sont vôtres : gros plans, travellings, vues plongeantes, etc. 

- J’ai même des sous-titres, mais je ne les emploie guère que pour indiquer de temps à autre la durée : par exemple « huit jour après » ou « pendant ce temps », petites indications que ne pourrait donner un dessin car, comme au cinéma, la durée est la chose la plus difficile à rendre. 

- Puisque nous voila au cinéma, dites nous un mot de vos scénarios. 

- Je prends habituellement un thème général, sur lequel je brode une histoire. 

- Une histoire magnifique d’ailleurs. Mais vos brouillons ? 

- Je jette les idées à la suite telles qu’elles me viennent. J’accumule les gags, les trouvailles au fur et à mesure qu’ils naissent dans mon esprit. Tout cela est noté directement au dessin, pensé en dessin et, très souvent, remanié jusqu’au résultat qui me semble le meilleur. 

- Puis viennent le découpage et le montage, vraisemblablement. 

- Parfaitement. Il s’agit en effet de faire alors entrer l’histoire ainsi composée dans le cadre de la publication hebdomadaire, ou journalière, comme c’est le cas actuellement. 

- En quoi consiste donc exactement le problème ? 

- D’abord à opérer la soudure avec les dessins du jour précédent ; à faire ensuite en sorte »qu’il se passe quelque chose » et pour finir, à terminer sur une scène qui prépare les dessins du lendemain… 

- Et qui laisse donc les lecteurs en haleine ? 

- Naturellement ! Si le lecteur pouvait à coup sûr deviner la suite, il n’y prendrait plus aucun intérêt. C’est pour la même raison qu’il convient de doser l’élément comique et l’élément dramatique. » 

herge1.jpg

Hergé à cette époque…

Hergé est une mine d’or, sur laquelle je reviendrais surement. Je n’en suis pas encore à la moitié et il y a déjà tant à dire…




Le Dernier Combat - Luc Besson (1983)

lederniercombat.jpg 

Le vieil adage du « coup d’essai, coup de maître » convient parfaitement à ce premier film de Luc Besson. Pur produit du début des années 80, Le Dernier Combat est un film qui colle parfaitement à son époque « fin de siècle », influencé par la SF « post-apocalyptique » et plus particulièrement par l'esthétique les bandes de Métal Hurlant. Cette histoire de survivant errant dans une ville en ruine et devant combattre pour vivre, me fait fortement penser à Ardeur des frères Varenne, ainsi qu’aux planches « désertiques » d’Arzack

dercom1.png

Dans un futur proche, une poignée d’homme tentent de survivre suite à une explosion nucléaire. Un homme échappe à une horde de survivant et se réfugie dans les restes d’une ville. Il y croise un homme (la Brute) qui n’a pas l’intention de sympathiser avec lui. Alors que ce dernier le laisse pour mort, il est récupéré et soigné par le Docteur, un mystérieux personnage qui semble cacher un grand secret, que la Brute cherche à s’accaparer à tout prix…Une histoire comprenant de nombreuses images fortes, telles que l’échappé en deltaplane, le désert, la pluie de poissons, les armures de l’Homme et de la Brute…

dercom2.png

L’idée vraiment originale, qui apporte tout son sens à l’histoire, est que tous les protagonistes sont muets (à cause des gaz radioactifs) et de fait, n’ont pas de noms. Sans langage, l’homme perd son humanité et (re)devient animal (Hobbes n’est pas loin). D’ailleurs, la scène où le Docteur fait respirer de l’oxygène à l’Homme, afin de pouvoir émettre un son et se dire simplement bonjour, est magnifique. Quel bonheur de redevenir humain, même pendant quelques secondes…

Les acteurs sont tous remarquables. Exprimer des émotions sans parler n’est pas si évident que cela. Pierre Jolivet et Jean Reno s’en sortent très bien, mais Jean Bouise est littéralement hallucinant dans ce rôle. En un simple regard, quelques gestes, il nous exprime bien plus d’émotions que par des mots. Digne des grands acteurs du cinéma muet…

dercom3.png

Les décors naturels (Besson a tourné ses scènes dans un chantier de Paris et dans le désert tunisien) sont splendides et l’utilisation du noir et blanc contribue parfaitement au minimalisme ambiant (du visuel et de l’histoire). Même la musique d’Eric Serra est supportable et colle parfaitement aux ambiances du film.

Luc Besson ne fait pas parti de mes réalisateurs préférés. Je dirais même qu’à part ce Dernier Combat, ses films me laissent plutôt froid, voire m’insupportent. Cependant, j’ai revue Subway il y a peu et je dois dire que je l’ai regardé avec plaisir, tant il a pris une patine sympa avec le temps. De même que le 5ème élément, bien qu’il soit plutôt « ampoulé » malgré le superbe travail de Mézières et Moebius. En fait, j’apprécie ses films qui sont directement inspirés par la bande dessinée SF. Et Le Dernier Combat est de loin le plus réussi.

dercom4.png

Blankets, Manteau de Neige - Craig Thompson (Casterman écritures, 2004)

blanketstome01.jpg

Ce pavé de presque six cents pages se lit d’une traite, grâce à une narration fluide, avec certes quelques longueurs, mais sans temps mort.

Craig Thompson nous raconte dans ce Blankets sa première histoire d’amour. Mais cette romance n’est que le fil conducteur d’un récit qui l’amène à parler de ses souvenirs d’enfances, de la relation avec ses parents et son frère, d’un traumatisme vécu durant sa jeunesse… Il aborde (presque) sans tabous les doutes, les angoisses, les incertitudes qui semblent le submerger et ainsi forger sa personnalité. Craig Thompson est un jeune peu sûr de lui, qui vit en retrait par rapport aux autres de son âge. Il cherche des réponses, ainsi qu’une forme de rédemption (face à la tentation de la chair), au sein des textes bibliques. Mais cette quête constance lui apporte plus de doutes et d’indécisions que de réponses. C’est sa romance avec Raina qui l’aidera à franchir ce cap difficile…

A travers ce récit autobiographique très personnel et intime, Thompson aborde des thèmes universels. Car Blankets, c’est aussi un parcours initiatique, un récit sur l’évolution d’un jeune homme, sur la difficulté de grandir, de sortir de l’enfance et entrer dans l’âge adulte. C’est la période des possibles, de choix engageant l’avenir, et qui peuvent paralyser…

blanketspanel.jpg

Divisé en trois parties, la première nous raconte l’« avant-rencontre », ses souvenirs d’enfances avec son frère et ses parents. La deuxième aborde la rencontre avec Raina lors d’un camp de vacances et le séjour passé chez elle quelques temps après. Dans la troisième partie, Thompson nous raconte l’« après-rencontre », la séparation et ce qui en découle.

Thompson est en pleine possession de ses moyens. Un style réaliste légèrement caricatural. Un graphisme dynamique et plutôt expressionniste (proche de la gravure). Une maitrise admirable du noir et blanc, du clair-obscur. Des mises en pages usant de symboles, d’arabesque comme pour mieux illustrer les sentiments de bonheur, de plénitudes ressentis par les deux amants. Certaines planches flirtent même avec l’abstrait, l’onirisme.

Un spleen diffue se dégage de ce récit. On est triste de voir cette belle histoire d’amour se terminer, mais heureux de voir que Craig en sort grandi, serein et prêt à avancer dans sa vie. Ses derniers mots, alors qu’il marche seul dans la neige, en disent long : « quel plaisir de pouvoir laisser des traces sur une surface immaculée. De tracer une carte de mes pas… Peu importe si c’est temporaire. »

Un dessin subtil, sensible et brut, pour une histoire qui l’est tout autant…

2057t0.jpg

http://blog.dootdootgarden.com/

La Revanche - Gahan Wilson (Filipacchi Denoël, 1978)

 wilson01couv.jpg

J’ai découvert par hasard ce recueil d’illustrations de Gahan Wilson, un dessinateur américain qui a régulièrement participé à de grandes revues, telles que le National Lampoon ou le New Yorker. Plus étonnamment, il a collaboré de nombreuses années au magazine Playboy, dont les dessins de cet album sont issus. Ce qui m’étonne au premier abord, ce sont les thèmes abordés par Wilson, qui ne correspondent pas vraiment à ceux contenus dans la plus célèbre des revues érotiques. Ils se situent même à l’opposé, car Wilson excelle dans l’humour noir et les ambiances fantastiques (il n’hésite pas d’ailleurs à s’aventurer parfois dans le gore). C’est Thanatos au pays d’Eros !

wilson03hipopotame.jpg

Quand j'appuie là, vous sentez quelque chose ?

Ces dessins ne sont cependant jamais glauques. Certains le rapprochent de l’univers de Chas Addams (le père de la célèbre famille), aussi bien dans ses thèmes abordés (présence de monstres, sous-entendus politiques…) que pour l’utilisation d’un humour noir pince-sans-rire et légèrement intello. Leurs styles par contre, sont bien différents. Wilson utilise le clair-obscur pour créer ses volumes. Il use des hachures pour renforcer les ombres, jusqu’à la saturation. Pourtant, ses dessins sont d’une grande lisibilité, d’une grande fluidité, grâce à l’utilisation subtile de couleurs pastelles en aplat. Notre œil n’est jamais perdu, toujours guidé vers l’élément déclencheur du gag. Ce style « minéral » et ce trait incisif servent parfaitement cet humour surréaliste et absurde.

wilson04lphant.jpg

Bien sûr, ça ne paraîtrait pas si petit si nous n'étions pas des éléphants.

La dimension fantastique de son œuvre n’est que secondaire, même si certains de ses gags sont purement fantaisistes. S’il met en scène des monstres (extra-terrestres, batraciens géants, hommes-poissons…), des figures légendaires du fantastique (monstre du Loch-Ness, homme invisible, loup-garou, plante carnivore…), ce n’est que pour mieux souligner l’absurdité de notre monde moderne, en abordant les thèmes de la solitude, la marginalité, la différence. Wilson aime les freaks.

 wilson02poulpe.jpg

Mais bien sûr, entrez donc !

La psychanalyse, la médecine, la vieillesse, la religion, la justice, l’amour, le cocufiage… Autant de thèmes de société, et de sources d'angoisses existentielles, passés au crible de l’humour de Gahan Wilson. Il nous réconcilie avec la monstruosité du monde...

wilson05montagne.jpg

Pour rejoindre l'autoroute ? Vous prenez la première à gauche et vous longez la colline jusqu'au trou du Diable.

http://www.gahanwilson.com/

images tirées du site : http://lecturederaymond.over-blog.com/15-index.html




Mark Kozelek - What’s Next To The Moon (Badman Recording, 2001)

0000252569350.jpg

Belle découverte (merci à l’ami Swamp !) que cet album de Mark Kozelek, qui rend hommage à AC/DC, période Bon Scott. Beau contraste entre la violence des textes et l’ambiance paisible des arrangements folk-acoustiques. Il paraissait plus facile de reprendre leurs chansons en Blues…

On ne reconnaît pas les morceaux, entièrement réorchestrées, si ce n’est quelques bribes de couplets, de refrains, qui nous rappellent que ce sont des compositions de Scott and Young. If You Want Blood, Bad Boy Boogie ou Riff Raff sont méconnaissables. C’est là toute la réussite de cet album : nous faire entendre des morceaux qu’on connaît par cœur de manière inattendue. Plus que de simples reprises, Kozelek nous offrent de véritables réinterprétations, rendant justice aux textes de Bon Scott, plus reconnu comme performer que song-writer.

La pochette décrit très bien la teneur de cet album, un chemin de fer balisant la route, nous emmenant vers un horizon boisé…

kozelek.jpg

Un homme lunaire…

Le leader des Red House Painters a lancé un autre projet en 2003 : Sun Kil Moon (merci à l'ami Bruce !), grâce auquel il avance encore plus loin dans son univers de prédilection. A savoir un folk-rock teinté de pop, de country, pur produit estampillé « americana », offrant des images d’une Amérique contemporaine fantasmée : soleil plombant ou rasant, poussière, grandes étendues forestières ou désertiques, évasions de toutes sortes…

Un rythme lent (down tempo), une batterie en sourdine, une basse tellement en place qu’on ne l’entend pas. Des guitares slide ou en arpège. Une voix basse qui susurre, reconnaissable entre mille. Kozelek ne pousse jamais sa voix, il est toujours dans la retenue. De belles ambiances Country-Folk. [Un bon pote me disait il y a peu, lors d’une discussion musicale, que j’aimais bien ce qui est « country ». J’aime en effet ses ambiances, ses sons, quand ils sont cités, détournés par des artistes rock, pop ou folk. Mais je n’aime pas le style country en tant que tel. Le Creedence Clearwater Revival ou Johnny Cash font exception, tant ils transcendent le genre.] Un univers musical qui m’évoque de bons groupes US tels que Pavement, Calexico ou Neil Young…

Trois albums à leur compteur et quelques E.P. J’ai une préférence pour le superbe April. Mark Kozelek est un homme à suivre…

sunkilmoonaprilcover.jpg

Sun Kil Moon, April

http://markkozelek.com/

http://www.sunkilmoon.com/




 

 
  • Liens

  • Visiteurs

    Il y a 3 visiteurs en ligne

    Films vus dernièrement...

    Films vus dernièrement...

     

     

    Du beau, du bon, des Bds...

    Du beau, du bon, des Bds...

     

     

     

     

    Mag' & revues disponibles actuellement...

    Mag' & revues disponibles actuellement...